
Qui aurait cru qu'un jour, le roman western intéresserait à nouveau nos contemporains et que le genre retrouverait sa place sur les étals de nos libraires ? Il y a peu encore, et exception faite de quelques oeuvres de référence, dont le {
} de Charles Portis fait partie, le genre était considéré comme une sous-littérature, reléguée au rayon "romans de gare" aux côtés du polar, avant que celui-ci ne gagne les galons que l'on sait. Genre profondément américain, le western est tout d'abord l'expression cinématographique et littéraire d'une culture des grands espaces, de la conquête et de la frontière. Au cinéma, le genre apparaît en 1903 avec {Le Vol du grand rapide}, d'Edwin S. Porter. Côté littérature, les spécialistes bataillent encore pour décider à qui, du {
} de James Fenimore Cooper (1826) ou du classique {Virginian} d'Owen Wister (1902), le roman western doit sa paternité. Au cinéma, il est le symbole, et même parfois le véhicule de propagande, d'une nation qui revendique le droit sur la terre qu'elle a conquis, de 1804, où commence l'exploration des terres vierges qui s'étendent à l'ouest du Mississippi, jusqu'en 1865, où démarre après la guerre de Sécession, la véritable colonisation du "Far West", et la spoliation des terres indiennes. Quitte à en oublier les erreurs et les horreurs. En France, la mythologie de la conquête de l'Ouest est presque entièrement assimilée aux milliers de westerns produit par l'industrie du cinéma américaine. A contrario, au Etats-Unis, on utilisera plus proprement le terme de "western movies" pour parler de l'adaptation du genre à l'écran, car les Américains savent qu'il existe également une littérature, mais aussi une musique et une peinture "western". La révolution culturelle du westernLe roman western, qui nous intéresse plus précisément ici, disparaît quasiment des présentoirs des librairies françaises à la fin des années 80, quand la plupart des nombreux éditeurs qui lui consacraient une collection (Marabout, Fleuve Noir ou Le Masque, pour ne pas les nommer), abandonnaient le créneau, alors jugé ringard et déconnecté des attentes des lecteurs. Il faut dire qu'entre temps, le genre a connu pas mal de bouleversements esthétiques et moraux. Originalement connu comme extrêmement conservateur, le western aura lui aussi droit à sa révolution culturelle. Dans les années 60 et 70 en particulier, où la guerre du Vietnam vient bousculer les codes du western classique au cinéma, abolissant le mythe du bon contre le méchant et complexifiant la situation. Des films comme {Little Big Man} d'Arthur Penn (1970), {La Horde Sauvage} de sam peckinpah (1969) ou encore {Fureur Apache} (1972), sont considérés par les critiques et les historiens, comme la transposition dans l'Ouest américain, d'une guerre stupide et sans merci qui mit fin à l'innocence de toute une génération (c'est le cas d'André Muraire, auteur de l'essai {Le western et la guerre du Vietnam, ou la frontière revisitée}. Cette mutation idéologique du genre, à l'écran, aura bien évidemment des conséquences sur son pendant littéraire. Ainsi apparaissent des oeuvres hors-normes racontant une autre version de la conquête du territoire, plus crue et plus réaliste.Vers le western sanglantPour le coup, certaines seront réalistes jusqu'au surréalisme. C'est le cas du fameux {
} !), racontant la chevauchée sauvage d'un gamin de quatorze ans enrôlé au sein d'une bande de tueurs à gage sanguinaires. Ces transfuges de la guerre de Sécession, sont menés par The Judge, chef de bande mystique aussi implacable que cultivé qui les mènera de massacres en razzias, sur la voie de l'illumination par la violence. Traduit en 1988 et édité chez La Noire de Gallimard, {Méridien de sang} est inspiré de faits réels. Il exploite le récit de pogroms perpétrés par le mercenaire John J. Glanton et son gang, entre 1849 et 1850. Roman épique et sanglant, {Méridien de sang} reçoit un accueil critique plus que chaleureux de critiques et de traducteurs français (Philippe Garnier, ou bruno bayon dans {Libération}), et ouvre la voie au romans western à la fois plus durs et plus crus, que l'on voit ressurgir depuis le début des années 2000. Traditions et ovniDe ce côté de l'Atlantique, c'est Payot/Rivages tout d'abord, qui publie dés 2002, la série de western sauvages de l'immense Elmore Leonard ({
} de Tom Franklin, autre mélange entre récits de cowboys et de morts vivants. L'an dernier a vu la parution de l'indépassable {Warlocks} de Oakley Hall, western métaphysique préfacé par Thomas Pynchon ! Le western en librairie, c'est aussi le fameux {Deadwood->http://livres.fluctuat.net/pete-dexter/livres/deadwood/]} de Pete Dexter qui inspira la série du même nom chez HBO. Cette dernière, tout comme la sortie sur grand écran de nouveaux westerns ({[L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford->http://cinema.fluctuat.net/films/l-assassinat-de-jesse-james-par-le-lache-robert-ford/]} ou {[3:10 pour Yuma}) participe au renouveau du genre et à un regain d'intérêt du public. Le fait qu'une chaîne renommée pour la qualité et l'ambition de ses séries ({The Wire, The Soprano}) ait misé sur le genre, en s'inspirant d'un roman jugé à la hauteur du {Méridien de sang} de McCarthy, est un symbole en soi. De fait, l'engouement pour le genre se confirme une nouvelle fois avec la parution de {True Grit}, roman mythique de Charles Portis, qui sort ce mois-ci en librairie, quasiment en même temps que son adaptation par les Frères Coen.La nostalgie d'un monde disparu ?Avec la parution de romans de l'école dite du Montana, tel que ceux de Jim Harrison ({
}, les critiques dissertent sur une littérature qui a besoin de s'aérer et de redécouvrir le souffle épique d'un genre et d'une histoire qui ont accompagné la naissance d'une nation. C'est par exemple la conclusion de Patty Limerick, historienne de l'Ouest américain, dans un dossier entier consacré au genre dans le {New York Time} en 2009. Signe des temps, le fameux quotidien américain, voit lui aussi dans le western le retour d'un esprit à la fois critique et authentique, reflet de la psyché d'un pays, voir même d'un monde, en crise. On peut aussi tenter l'explication écologique et sociale : au fur et à mesure que les zones inhabitées et les terres à conquérir disparaissent, s'éloignent avec elles le rêve d'une vie libre, et l'utopie qui veut que chacun mène sa barque à sa manière sur sa propriété héritée du mythe du Far West. Aujourd'hui, si de tels lieux se prêtant à la conquête et à l'aventure existent, il ne sont plus qu'imaginaires. Pour Patty Limerick encore, le western, en tant que genre littéraire et cinématographique, "{fait clairement appel à cette nostalgie d'un monde disparu}". Un monde de mythes et d'histoires racontant des vies plus grandes que nature (bigger than life !) dans des espaces qui ne le sont pas moins. {True Grit} ou la fin de l'innocenceA ce titre, {True Grit} qui paraît ces jours-ci au Serpent à Plumes, est exemplaire. Adapté une première fois au cinéma en 1969 par Henry Hathaway sous le titre {Cent dollars pour un shérif}, le roman raconte la traque impitoyable de Mattie Ross, petit bout de femme de 14 ans bien décidée à retrouver l'assassin de son père Franck, en s'associant à deux mercenaires, l'US Marschal (et chasseur de prime) Rooster Cogburn et le Texas Ranger, Laboeuf . Sur le mode tragi-comique, Portis oppose la candeur et la volonté naïve de Matty, au cynisme et à l'opportunisme de ses deux coéquipiers dans un monde où règne la corruption et la violence. Dans ce western dont, fait assez unique, le personnage principal est une femme, voir même, encore une enfant, Portis décrit un ouest sauvage à cent lieues de la description élogieuse qu'en faisait encore Hollywood. Alors que le pays découvre tout juste les horreurs de la guerre du Vietnam, l'écrivain, en bon visionnaire, impose 30 ans avant les auteurs actuels (et 20 ans avant Cormac McCarthy), une peinture de l'ouest qui fait écho à la situation internationale et à son époque. A la fois idéaliste et réaliste, surfant sur le mode humoristique qui est sa marque de fabrique, Charles Portis célèbre dans {True Grit}, avec une jouissance maniaque, la fin de l'innocence d'un monde, et évoque la fin d'une époque tout court, celle des mythes intouchables du Far West et de ses "glorieux" pionniers.