
Maciste nu et à côté des Amazones
L'autre jour j'ai reçu dans ma boîte aux lettres une petite enveloppe avec 3 Bolano dedans. C'était jour de fête. Je ne m'y attendais pas et cela m'a fait sacrément plaisir. J'ai déjà parlé (si vite) des Chiens Romantiques, qui reprend la poésie de notre petit dieu chilien, et pas encore parlé (ni lu) Trois qui m'a l'air d'être un truc intéressant. Roberto Bolano, comme le rappelle l'éditeur dans sa « feuille de presse », s'est toujours considéré comme un poète. Beaucoup de romanciers excellents font semblant d'affirmer que ce qu'ils font n'est pas si bon qu'on le croit et que la vérité est ailleurs : dans les vers, des petites phrases sans queue ni tête qui tiennent, on ne sait trop comment, les unes aux autres. On peut raconter ce qu'on veut : Bolano est un romancier et c'est là qu'on l'attend ou qu'on l'attendait. On peut dire « l'attend », tant on a l'impression (et le bol) depuis qu'il est mort, qu'il ne cesse d'écrire de nouvelles choses. On les découvre du moins, ce qui est plutôt plaisant, même si, on se doute, que le filon va se tarir un jour et qu'il faudra faire avec ce qu'on a, ce qui est déjà le cas pour pas mal de nos idoles comme Ballard ou Pasolini.
Pasolini justement, parlons en, puisque le Petit Roman Lumpen (100 petites pages et une paille à l'achat) de Bolano dont on parle aujourd'hui est l'un des derniers textes achevés de l'auteur avant sa mort. On va le supposer. Bolano délaisse ses terrains de jeux habituels pour Rome, l'Italie. Et l'Italie, c'est Pasolini. Pas simplement pour le plaisir, mais parce que le Chilien choisit de raconter l'histoire d'un frère et d'une soeur d'une petite vingtaine d'années qui perdent leurs parents dans un accident de voiture. Du coup, ils se mettent à vivoter tous les deux, abandonnent leurs études pour des petits boulots qui leur permettent, avec la pension, de rester dans l'appartement de famille et de se nourrir. Le frère travaille dans une salle de musculation qu'on imagine comme une vieille salle de boxe à l'ancienne, tandis que la fille fait des shampoings dans un salon de coiffure. Bolano peint un remarquable tête à tête entre les deux qui ne la sorte pas de l'eau : la vie primaire, sans grande passion, routinière, un brin écrasante. C'est la fille qui raconte et prétend qu'elle a été délinquante. L'histoire se met en place, lente comme la mort, traînante comme les pieds d'un type qui a peine à se lever. Des amis du garçon s'installent dans l'appart : ils n'ont pas de nom, le Libyen, le Bolognais. La fille baise avec eux sans en parler vraiment, parce que c'est ainsi. Ils sont super corrects et font le ménage. Et puis c'est la crise. Le frère perd un peu les pieds et l'histoire se fait parce qu'il ne peut pas en être autrement. C'est comme chez Pasolini, il y a un déterminisme des petites classes, un déterminisme du malheur. On peut y échapper chez Bolano, mais pourquoi ? Les musclés rencontrent Maciste, le héros de péplum et l'acteur sur le retour. Il vit bien mais a perdu la vue. Ils vont essayer de l'arnaquer en lui donnant la fille en offrande. J'en ai déjà trop dit. Le génie de Bolano tient dans cette irruption du bonhomme à bout de souffle dans ce duo devenu quatuor étouffant. Maciste. La fille. La fille. Maciste. La crise. Trouvera-t-on le coffre-fort. Ce n'est pas un hasard si on joue sur une des figures les plus emblématiques mais toc de l'histoire romaine. Le culturisme, la gonflette. Le sexe. A vrai dire, on donnerait cher pour avoir écrit ces 100 pages là. C'est une leçon de concision, de narration, d'inventivité. Bolano nous tient dans le creux de la main et nous indique qu'il pourrait nous manipuler ainsi comme il le voudrait. On ne pourrait rien faire. Comme c'est un génie romanesque (un génie ne la ramène pas par définition et n'abuse JAMAIS de son pouvoir), il choisit de nous relâcher et de relâcher ses personnages pour qu'ils aillent vivre leur vie ailleurs. C'est du grand art, une merveille et quelque chose qu'il faudra refaire.
Je ne donne évidemment pas la fin mais c'est beau comme un western de Sergio Leone. Comment faire croire qu'on a un gros budget quand on a rien dans la manche. Il faut lire ce petit roman lumpen, comme il faut lire Pasolini. C'est aussi beau avec une femme magnifique en plus et des larmes salées.
Bolano, toujours.
Par Benjamin Berton