Pensées secrètes - David Lodge

03/04/2002 - 00h00
Pensées secrètes - David Lodge
David Lodge aime les narrateurs quinquagénaires, cultivés, occupant d'enviables positions, libidineux et drôles. Le plus souvent, ces brillants cabotins s'ébrouent dans le monde universitaire, microcosme à la fois prestigieux et pathétique, qui reproduit les dynamiques du monde contemporain.
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David Lodge aime les narrateurs quinquagénaires, cultivés, occupant d'enviables positions, libidineux et drôles. Le plus souvent, chez Lodge, ces brillants cabotins s'ébrouent dans le monde universitaire, microcosme à la fois prestigieux et pathétique, qui reproduit de manière fractale les dynamiques du monde contemporain. Les campus et les congrès sont propices aux rencontres et aux défoulements de toutes sortes. L'année scolaire, rythmée par les saisons, offre une trame temporelle idéale pour la narration. Surtout, les rivalités humaines inhérentes à ce monde (opposition des générations, conflits hommes/femmes, luttes de pouvoir, guerres d'egos, etc.) provoquent des imbroglios passionnants, même si leurs enjeux sont dérisoires. Le narrateur de Pensées secrètes est un cousin germain de Morris Zapp, l'inoubliable professeur de littérature de la trilogie lodgienne composée de Changement de décor, Un tout petit monde et Jeu de société. David Lodge part des mêmes ingrédients et modifie à la marge ses recettes pour concocter ses récits, toujours aigres-doux. Il prend soin pour cela d'épouser l'air du temps, exploitant en l'espèce des thèmes tels que la pédophilie, la famille recomposée ou le développement de l'intelligence artificielle. Même pour les décors, il se sert dans le stock accumulé au cours de sa carrière. La maison de campagne du narrateur, dénommé Ralph Messenger, pourrait être celle qui abrita l'intrigue des Quatre vérités. Et ça marche : le lecteur se trouve plongé, dès les premières pages, dans une atmosphère familière, avec la certitude de passer un moment agréable.

Eminent professeur de sciences cognitives, Ralph Messenger a décidé de se livrer à une expérience insolite en confiant régulièrement à un dictaphone ses moindres pensées. Son ambition consiste à comprendre la façon dont notre esprit façonne, structure et utilise les matériaux que nos sens et notre cerveau lui livrent. La question, au fond, est la suivante : comment marche ce qu'on désigne par le terme de "conscience" ? En laissant l'esprit de son narrateur battre la campagne, David Lodge innove sur la forme, et brasse mille histoires à la fois. Avec son narrateur, il peut passer du coq à l'âne, disposer ici et là des bornes pour la construction de son récit, jouer à saute-concepts. Le narrateur se souvient d'une délicieuse maîtresse, d'un dîner mondain terni par une joute verbale, évoque une théorie de la conscience, se lance dans des considérations sur le champ de l'intimité et sa protection. Il a très peur, évidemment, que ses petites cassettes ne tombent en de mauvaises mains !

David Lodge aime aussi les jeunes femmes intelligentes et sensibles qui dissimulent des corps étourdissants sous de sages chandails. Les pensées secrètes qu'il active dans son roman proviennent donc également du cerveau d'Helen Reed, qui partage avec Ralph Messenger la narration. Elle se livre pour sa part de manière traditionnelle, par l'entremise d'un journal intime tapé sur un ordinateur portable. Veuve depuis peu et romancière reconnue, elle a accepté de venir donner des cours de création littéraire à l'université imaginaire de Gloucester. Elle ressemble à Robyn Penrose, la jeune universitaire qui formait un tandem iconoclaste avec Vic Wilcox, patron d'une entreprise de métallurgie, dans Changement de décor. Elle affiche la même timidité initiale, une sorte de mélancolie qui ne s'estompera que chemin faisant, dans ce roman d'initiation qui lui réserve bien des épreuves.

Par leur procédé respectif, Helen et Ralph se parlent à distance, se répondent, se contredisent, se complètent. Le lecteur s'amuse de ce récit à deux voix, qui lui donne bien souvent un coup d'avance sur les protagonistes de l'intrigue. Le lecteur est non seulement informé parfaitement de tout ce qui se trame, mais aussi de tout ce qui se pense. Dans cette position, il est plaisant de suivre les gesticulations des personnages, qui fournissent autant d'efforts pour préserver le secret de leurs pensées que pour lire dans celles des autres.

Entre le vieux cynique et la jeune romantique, une idylle est-elle possible ? Pas si simple. D'abord, Ralph Messenger, marié et père de famille, a une conception originale de l'adultère, qui entrave ses plans. Au-delà de ces contingences, la question est de savoir si on peut s'aimer tout en s'opposant sur l'existence de l'âme… Le scientifique la réfute et ne voit l'homme que dans une perspective organique. Pour Messenger, l'homme est une jolie mécanique, rien d'autre. Helen, elle, s'accroche aux vieilles conceptions dualistes, qui confèrent à l'homme une conscience, entité mystérieuse qui transcende le corps et permet de rêver d'immortalité. Le plus drôle, dans l'histoire, c'est que les comportements des deux personnages, forcément prosaïques, contrastent avec ces envolées théoriques. David Lodge restitue ainsi, avec beaucoup d'humour, le drame de l'homme, déchiré entre la trivialité de sa condition et la grandeur de ses aspirations.

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