Paul Lafargue, chômeur en CDI (la philo pour Bad boys, leçon #6)

08/08/2011 - 13h49
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Paul Lafargue a tous les défauts du monde. Bâtard de chez bâtard, ce Cubain est juif, jamaïcain, et même pas complètement. Maronnasse croisé hybride, c'est un melting-pot à lui tout seul, une espèce de Rastafari goguenard lâché dans l'enfer de la Révolution industrielle. Le jeune bougnoule déboule à Paname et décide d'user ses frocs en fac de médecine, ce qui fait tache au milieu des fils à papa en polo Fred Perry, mèche propre et short à carreaux... Très logiquement, on le fout dehors pour avoir proposé de simplifier le drapeau français en se débarrassant du blanc (trop salissant) et du bleu (trop cotte de travailleur)... Il calte chez les Rosbifs, finit sa médecine et proclame qu'il n'en fera jamais son boulot vu que c'est que charlatanerie, attrape-gogo et roublardise en fiole et pilule. C'est décidé : il fera grève toute sa vie.

 

Déjà, môme, turbiner l'outrait, Paulo. Branleur était une vocation, rien foutre, un sacerdoce. A Londres, il a le béguin pour Laura, une des filles de Marx, la vole à son daron et en fait sa promise. Les époux retournent en France pendant la Commune pour monter aux barricades et défourailler sur les Versaillais. En suite logique, Paulo est contraint de partir en cavale avec les déks au cul à travers toute l'Espagne, retourne en Angleterre, clape du bec, estomac au vent et flottant dans sa jarte, mais rien à foutre, c'est pas ça qui va le forcer à bosser, s'engage tant que ça peut dans les polémiques révolutionnaires de l'époque, fait de la prison, devient toujours plus collectiviste. La taule n'assagit pas son homme, c'est bien connu ; ça ramollit les déjà-mous mais ça endurcit les déjà-durs. Et Lafargue boxe dans la dernière catégorie, de ceusses qu'en ressortent plus inflexibles encore. Et quand l'armée tire sur la foule des femmes et des enfants de mineurs grévistes, dans le nord à Fourmies, Lafargue fait des conférences furieuses sur le sujet, se fait à nouveau encabaner. Puis, libéré, il nique leur race à tous les bourgeois qui rêvaient de le voir en proscrit, rasant les murs et s'excusant d'exister, et s'arrange pour siéger au Parlement, à l'extrême-gauche.

 

En 1911, avec Laura, ils ont bien soixante-dix balais au jus, et se sont bagarrés toute leur vie, pendant cinquante ans, pour le communisme et l'internationalisme. Or la vieillesse les emmerde et ils ne sont pas du genre à planter des fraisiers en attendant que ça vienne. Un soir donc, ils s'assoient dans leur petit siège en osier, face à face, se sourient, se remontent la manche gauche, et pfuit ! s'injectent de l'acide cyanhydrique. Rideau.

 

Mais c'est pas que pour sa vie que Paul Lafargue mérite qu'on cause de lui. Il a scribouillé un petit machin gondolant, assez connu mais mal lu qui s'appelle Le Droit à la paresse. En gros, le propos ? Comme son nom l'indique : les trimardeurs crèvent de se battre pour le droit au travail, alors qu'ils feraient mieux d'être cossards, — militants cossards.

 

Et d'une, c'est bien connu, le travail rend con : il épuise une quantité considérable d'énergie physique, nerveuse, intellectuelle, en échange de quoi l'honnête travailleur gagne juste assez de picaillons pour tortorter, se payer le loyer de sa minable cabiotte pour le mois, mettre de la benzine dans sa bagnole pour aller taffer tous les jours, remplir le frigo le samedi matin, se chimer la tronche le samedi soir pour oublier sa misère et retourner le lundi au turbin. Travailler moins permettrait de faire autre chose que perdre sa vie à la gagner.

 

Et de deux, plus les tocards travaillent, plus ils surproduisent mais moins on les paie. Et moins on les paye, moins ils consomment ce qu'ils produisent. Or moins on consomme, moins on paye le travailleur. C'est le cercle visqueux. Le résultat, c'est que la machine économique s'engorge de biens et de produits qui l'encombre, s'enfle de pauvres au chômedu, se dégueule par en-dedans de dettes qu'elle n'arrive pas à honorer. Elle a beau s'avaler son vomi tant qu'elle peut, la chiasserie capitaliste, titin !, sa boyasse sous pression craquèle, se péritonise, et vlaf !, comme en 1929, elle lâche la sauce, dégobille et la merde fricarde et pognonesque te repeint murs et plafonds.

Et de trois, c'est que le développement des sciences et des techniques libère les hommes d'autant plus facilement que les machines les remplacent de mieux en mieux. Et ce temps libre, il n'est pas occupé qu'à rien foutre, à boire et à baiser — ce que sont déjà de saines non-occupations. Il peut être enfin consacré à ce qui fait qu'un homme s'accomplit en tant qu'homme : il invente, il rêve, il crée. Allez surtout pas croire, pétulant public, que la création en question n'est qu'oeuvre d'art. Il est une création d'un autre genre, bien galbeuse, car collective, et qui n'a pas encore été goûtée par l'humanité : la politique. Pour l'instant confisquée par d'étroits abrutis pour lesquels l'horizon reste de faire marner autrui, de le condamner à taffer et s'épuiser à charbonner, la politique, une fois l'homme libéré du travail, pourrait devenir le temps et le lieu d'une création gratuite, désintéressée, jubilatoire et collective.

On comprend mieux pourquoi  le pouvoir  flippe de nous voir patauger joyeusement dans l'oisiveté. Moins nous bossons, plus il est faible. Ne travaillons donc jamais. Et créons sans cesse.

 

Alain Guyard amène la philosophie et la culture là où on les attend le moins, notamment dans les bistrots, les HP et les prisons. Il publie en août La Zonzon, roman inspiré de son expérience de prof itinérant. Cet été, il donne sur Fluctuat un cycle de leçons de philo pour Bad Boys. Déjà en ligne :

 

Lecon n°1 : Socrate, ce zonardLeçon n°2 : Antisthène, roi de la bastonLeçon n°3 :Diogène, faux-monnayeur et proxénète bénévoleLeçon n°4 : Maître Eckhart ou Iggy Pop chez les Carmélites Leçon n°5 : (Mad) Max Stirner, un poivrot binoclard en faillite

 

Par Alain Guyard
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