Passer l'année avec Rainer Maria Rilke, pourquoi pas ?

30/12/2010 - 15h25
Passer l'année avec Rainer Maria Rilke, pourquoi pas ?

 

Quand l'actualité ne répond plus et que l'année s'endort, rien de mieux que de fêter les morts : bilan de fin du monde, anniversaire des disparitions, que sont-ils devenus ?

 

Dans les journaux télévisés, et depuis quelques années maintenant, on profite des périodes creuses pour suivre à nouveau les victimes des catastrophes (naturelles notamment) et voir où elles en sont. Souvent nulle part, toujours là tout de même dès que la caméra s'éclaire. Et hop, les victimes, les morts, les poètes, tous dans le même bateau des marronniers. Le 30 décembre, on pourra sonner à la porte de Rainer Maria Rilke, l'Autrichien qui fait mouiller les jeunes poètes et leurs lectrices, pour la 84ème fois. Il ne répondra pas. Il est mort un jour avant la décote, un jour avant l'entame d'une autre fleur. En 1926 pardi et en Suisse en plus. Une année où il ne se passa quasiment rien dont on se souvienne aujourd'hui. Fêtons les années qui meurent. Fêtons les morts en vers et contre tout (la blague était l'une de ses favorites, lui qui s'exprimait couramment en français, d'après ses biographes).

 

Rainer Maria Rilke est une légende dont on ne lit plus en France que Les Lettres à un jeune poète. On les lit trop tôt souvent, ce qui fait qu'il n'y a pas un adulte de 35 ans qui s'en souvient véritablement à l'âge où elles devraient lui être utiles. Il faudrait empêcher les adolescents de dévorer pour nous les meilleurs livres et en garder pour quand on aurait besoin de se sentir plus jeune. Il faut avouer que les Lettres ne pèsent pas lourd par rapport aux Elégies de Duino. Celles-là ont une grâce et une mélancolie princières. Dire qu'elles ont été écrites pour une dame qui s'appellait Marie Von Thurn und Taxi, cela fait sacrément bizarre. Un nom si laid pour un si grand texte.

 

Puisque Rainer (René, de son vrai nom) est mort et décomposé, pourquoi ne pas relire juste son dernier recueil, Vergers, qui fut publié en 1926 et directement en français. Parmi les poésies du recueil, j'ai une préférée que les spécialistes connaissent sous le nom de "Tout se passe à peu près comme" qui est son premier vers. C'est une poésie courte et brève, simple comme bonjour et qui reflète bien la dramaturgie des textes de Rilke : partir de rien et arriver à tout. Une pomme. Cela ressemble à un livre pour enfant, mais la chute est des plus sérieuses. Je ne sais pas pourquoi mais j'ai toujours été terrifié par cette pomme... en cire. A un poète, une femme, à une pomme ou une année, on ne s'en rend pas compte mais le devenir cire est quelque chose de très moche, quelque chose d'assez horrible et qui, comme le dit Rilke, est d'autant plus flippant qu'il se produit tous les jours. L'image qui termine le poème me ramène souvent à cette chanson non moins effrayante de Scott Walker, un amateur de poésie s'il en est, qui s'appelle Plastic Palace People et qui parle à peu près de la même chose. C'est une façon étrange de finir l'année mais il y en a de plus sottes comme de naître ou mourir. Olé !  

 

Tout se passe à peu près comme si l'on reprochait à la pomme d'être bonne à manger. Mais il reste d'autres dangers.Celui de la laisser sur l'arbre,celui de la sculpter en marbre, et le dernier, le pire : de lui en vouloir d'être en cire.

 

Scott Walker - Plastic Palace People

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