Noël : c'est tolérance avec le Suisse Hugo Loetscher

24/12/2009 - 10h32
  • 0
Noël : c'est tolérance avec le Suisse Hugo Loetscher

Quelques semaines après l'affaire des minarets et parce que c'est Noël, on peut s'offrir la lecture d'un petit texte du romancier journaliste (et joyau méconnu des lettres suisses) Hugo Loetscher. Dans un livre composé de chroniques, articles et mini-essais appelé Si Dieu était suisse, Loetscher s'en prend avec vigueur et tendresse à l'être suisse : il parle langues, culture, littérature, isolement et aussi pas mal de ce qui fait le Suisse d'aujourd'hui, ce rapport à l'autre qui détermine et fuit en même temps. L'extrait s'appelle Essartage Helvétique et dit très bien ce qu'on pourrait dire de la France et d'autres pays qui glissent sur la mauvaise pente. On s'efface ainsi, une fois n'est pas coutume, pour lire tranquille.

 

 

"Il y a des gens qui sont convaincus que ne doit prospérer dans notre pays que ce qui en a toujours fait partie. Spécialement nous-mêmes, grâce à nos aïeux. Car tout ce qui est étranger constitue une menace. Mais si nous voulons faire d'une telle mentalité une obligation générale, il convient d'être cohérent. Il faudrait commencer par notre nature autochtone. Naturellement, la plupart d'entre nous sont convaincus que ce qui fleurit et prospère sous nos fenêtres y verdit depuis toujours, y bourgeonne de toute éternité.

 

Mais, hélas, il n'en va pas ainsi. Car bien des choses, et non des moindres, que nous semons, plantons, fertilisons, que ce soit de manière chimique ou biologique, ont été autrefois imporées :

 

Oui, notre nature est pleine de "fumiers d'étrangers", pleinte d'intrus et d'immigrés. Quelque effrayant que soit ce constat, il ne doit pas nous empêcher de soumettre notre nature autochtone à un examen approfondi : ce qu'il fait exiger, c'est un essartage hlevétique. Par exemple, il faut arracher tous les cerisiers. Quelque dure que soit la perte pour l'oeil et la bouteille, les cerisiers furent importés par les Romains; ce qui vient d'Italie est particulièrement dangereux pour nos particularismes. Que les Romains aient repris les cerises d'Asie Mineure est leur affaire. Et avec leurs cerisiers nous devrions profiter de renvoyer aussi aux Romains leurs châtaigniers.

 

Cela représenterait sans doute un grand sacrifice pour ceux de Bâle-Campagne et pour les Zougois. Mais ils ne seraient pas les seuls à devoir faire des sacrifices. Nous avons suffisamment d'expérience démocratique pour répartir équitablement les victimes, sinon les profits.

 

 

 

 

Les Bernois aussi devraient changer leur manière de voir et peut-être même de manger. C'est que la pomme de terre n'est pas une plante autochtone non plus. Elle vient d'Amérique Latine. La différence entre les bergers des Andes et les nôtres ressort clairement du seul fait déjà qu'ils jouent de la flûte de Pan et non du cor des Alpes comme nous.

 

Et si les Valaisans rigolaient de voir les Bernois sans röstis, ce serait prématuré. Ils seraient sans doute délivrés à l'avenir des soucis financiers que leur procure la surproduction de tomates et ils n'auraient pas besoin de les balancer dans le Rhône par mesure de protestation, ils seraient simplement quittes d'en cultiver. Car cette solanancée vient également d'Amérique. (...) Le plus difficile serait sans doute de convaincre nos confrères romands de renoncer à ces vignes dont ils tirent leur vin rouge aussi bien que leur blanc. Mais la vigne n'est pas une plante originaire de Suisse. Et quand on aurait arraché la vigne, on pourrait rétablir les pentes du Léman dans l'état où le bon dieu les avait prévues : raides, en éboulis et sans terrasses. L'essartage serait néanmoins loin d'être achevé. Les pêches, par exemple, il faudrait très probablement les rendre aux Chinois, pas à Taïwan mais à la République populaire de Chine, bien entendu, puisque nous entretenons des relations diplomatiques avec elle. Et puis aussi...

 

Voilà un vaste domaine. Comme chaque fois que nous prenons les choses au sérieux, nous nommerions une commission. Il faudrait aussi lui adjoindre, ne serait-ce qu'à cause des thèmes futurs, des poètes qui célèbrent exclusivement ce qui est autochtone. Toutefois, se poserait alors la question de savoir si nous ne devrions pas faire un pas de plus. Parce que les ancêtres de nos ancêtres aussi ont immigré, autrefois -lactustres ou non. Et dès lors, nous devons nous demander s'il ne vaudrait pas mieux, par respect de ce que le pays a été, émigrer nous-mêmes. La Suisse serait alors déserte et dépeuplée, certes, mais originelle, absolument."

 

Ca vous rappelle quelque débat en cours ? Joyeux Noël.

 

Vos commentaires

Toutes les rubriques
  • Cinéma
  • /
  • Société
  • /
  • Livres
  • /
  • Télé
  • /
  • Musique
  • /
  • Expos
  • /
  • Forum
articles les + lus
  • la télé qui vous veut du bien La feel good tv, la télé qui vous veut du bien
  • Ces choses à savoir avant un entretien d’embauche
  • BP : la faune marine mutante inquiète
  • Obiwan Kenobi arrêté par la police
  • Si Wes Anderson avait réalisé Battleship Si Wes Anderson avait réalisé Battleship
  • Fast & Furious résumé à ses changements de vitesse
  • rap gay Rap et homosexualité : le début du coming out ?