
Si Nikola Tesla est partout aujourd'hui, c'est bien sûr parce qu'il figure parmi les inventeurs les plus importants de l'ère technologique (on lui prête plus de 700 brevets déposés) avec des innovations telles que le radar, la radio ou encore les télécommandes, mais aussi et surtout parce qu'il est devenu au fil du temps une figure mythique des littératures steam-punk et littératures tout court. Ce second volet de son "oeuvre" posthume est aujourd'hui couronné par la très belle biographie fictive (le scientifique ne s'appelle pas Tesla mais Gregor) de Jean Echenoz qui lui est, en partie, consacrée. Avec , qui vient après les portraits de et du coureur Emil Zatopek (devenu Emile dans ), on salue cette fois l'entrée de Tesla parmi les figures de la modernité et des lettres classiques. Jusqu'à présent, en effet, et de manière croissante à travers les âges, Tesla était réservé aux adorateurs de SF, de sciences occultes et de savants fous, incarnant la figure la plus romantique et électrisée (ha, ha !) de la science de la seconde moitié du XIXème siècle.
Né en 1856, l'inventeur continue de passionner et d'intriguer par ses origines (un serbe, sous l'empire austro-hongrois), sa vie (brève) d'assistant génial et opposant - courant continu vs courant alternatif - de Thomas Edison (l'ombre du génie qui le dépasse peut-être en intelligence), ses talents surnaturels (de mémoire photographique notamment), ses inventions qui touchent pour la plupart aux ondes et à la fée électricité, cette mystérieuse énergie qui est à l'époque si graphique avec ses accumulateurs, ses fils de fers et ses étincelles.
Tesla est l'un des personnages de l'excellent roman de Christopher Priest, . Dans le film du même nom, il est incarné par David Bowie pour un rôle un peu rétréci. Dans Hypérion de Dan Simmons, Tesla est aussi sage que sacré. Dans , de Paul Auster, il hante les souvenirs de Thomas Effing, le héros, qui l'a rencontré plus jeune. On trouve des traces de lui chez Lovecraft. Alan Moore le met en scène dans sa mais également dans Tom Strong (où la fille du héros se nomme Tesla). H-G Wells, lui-même, est peut-être le premier à l'avoir utilisé pour construire le personnage de Julius Wendigee, dans son roman Les Premiers Hommes sur la lune en 1901.
La postérité littéraire de Tesla est effrayante de diversité et de profondeur : dans le graphic novel de Matt Fraction, The Five Fists of Science, Tesla et Mark Twain mettent une branlée à Thomas Edison. Dans Les Sorcières de Chiswick de Robert Rankin, Tesla et Babbage inventent le voyage dans le temps pour une trilogie incroyablement divertissante entre le XIXème et le XXIIIème siècle où on croise d'ailleurs aussi Wells, Jack l'Eventreur et quelques autres piliers du steampunk. chez Cory Doctorow, un ingénieur est possédé par l'esprit (plutôt maléfique) de Tesla, et on en passe. Tesla est partout.
La version d'Echenoz, sur laquelle on reviendra, n'est pas la plus stimulante sur le plan de l'aventure (son Tesla est intime, tout en retenue, soigné, même si pas sans ambiguïté), mais se tient en matière d'équilibre légendaire. Tesla/Gregor est non seulement passionné mais un brin dérangé, habité et hanté par la trace a posteriori de ses propres créations. Le style Echenoz est ici plus mouvementé que d'ordinaire, tendu par l'énergie créative de l'inventeur. A force d'être ainsi croqué, détourné, revisité et embringué dans des intrigues qui le dépassent, Nikola Tesla accède à une forme d'universalité qui échappe aux arts qui s'en emparent. Entre le cinéma, la littérature, la BD, son existence est assurée dans la mémoire collective au point qu'il dépasse tous les artistes qui se sont intéressés à lui, Echenoz comme les autres.