Mutations pop et crash culture - Laurent Courau

04/05/2004 - 14h22
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Fringant vaisseau amoral des cultures déviantes, la Spirale fait le point sur huit années de rencontres au sommet de l'underground. A travers la quarantaine d'interviews compilées, Laurent Courau réunit une incroyable galerie de mutants digitaux et d'hacktivistes azimuthés qui dessine en creux les circonvolutions et les interrogations de notre époque. Entre l'étude de moeurs (la première de ce début de siècle ?) et l'invention du documentaire-SF.
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Brute de décoffrage, la liste peut paraître racoleuse. Il est pourtant difficile de nier sa force d'évocation, et elle demeure la façon la plus convaincante d'introduire le propos : "artistes cyberpunks, body hacktivistes, évangélistes sataniques, exhibitionnistes des réseaux informatiques, scientifiques transhumains, militants queer, pirates médiatiques, joyeux mutants, cyborgs, grands prêtres vampyriques, body-buildeuse extropienne, cobayes humains, pornographes numériques, volontaires pour l'extinction de la race humaine"... la galerie de cv's atypiques des personnalités interviewées par Laurent Courau, si elle est quasi certaine d'échauffer le jeune fougueux en quête de sensations fortes, risque de refroidir le lecteur lambda de Télérama qui, croyant à une vaste foire, détournera dédaigneusement son attention, à moins qu'il regrette simplement de ne pas y voir figurer la femme à barbe qui marqua son enfance. Il aurait tort.

Postulat de départ : la création explore les marges, les marges transforment le centre. A la lecture de ce recueil d'entretiens, on pense à l'histoire de l'art contemporain, et à cette phrase prophétique de Kandinsky : "La désintégration de l'atome fut comme la désintégration du monde entier". Et c'est bien d'atomisation dont il s'agit. D'hybridations permanentes entre les champs artistiques, scientifiques, politiques, sociaux. De la fin d'une contre-culture fédératrice (gentils hippies, vilains punk, b-boys rebelles...) et de l'émergence de réseaux sans cesse plus complexes, plus mobiles et plus mouvants. Ici, le nombre ne fait pas foi : aux méga-rassemblements type Woodstock, on préfère désormais les tactiques de guérillas urbaines, idéales pour taquiner un ennemi invisible et vécu comme omniprésent. Il y a des risques - réels - dans cette exploration du champ des possibles. On se met en embuscade. Plus de culture dominante forte - désormais empaquetéé à côté des boites de cornedbeef dans les supermarchés - plus d'ennemi clairement identifiable (laurent courau fait très justement débuter son épopée au moment de la chute du mur de Berlin), et une accélération parallèle des innovations technologiques qui ouvre d'immenses territoires à explorer. Un parfait terrain de jeu pour nos cybermutants.

On pourrait grossièrement définir trois familles d'interviewés : les "passeurs" et autres figures tutélaires (RU. Syrius de Mondo 2000, Carla Sinclair et Mark Frauenfelder de BoingBoing, Gareth Branwyn, Maxence Grugier...), les artistes et les média jammers (The Billboard Liberation Front, Joe Christ, Ron English, les Electro-Hippies..) et les "cobayes" qui semblent s'auto-administrer in vivo les gènes de la mutation en cours (Bob Helms du jobzine Guinea pig zero sur les cobayes humains, Kevin Warwick et ses implants éléctroniques, dans une certaine mesure le body-art de Lukas Zpira...). Toutes ces familles étant évidemment composées, recomposées et décomposées. Devant tout ce petit monde, on est souvent pris d'effroi. Pour être franc, et au risque de me faire trépaner par un vampyre, il y a dans cet assemblage de déclarations iconoclastes un grand nombre de phrases qui fleurent l'effroyable imposture. Des thèses absurdes, sans aucun doute, mais aussi des déclarations malsaines qu'on imagine sans peine glisser du côté obscur de la farce. C'est pourtant en partie dans ces passages que réside l'intérêt de l'ouvrage. Au-delà des idées et des formes assimilables par le lecteur - fussent-elles trash - il est rare d'entendre la parole des parias et des allumés autrement que sur un plateau de foire télévisuelle. Laurent Courau laisse parler, ne contre pas, n'essaye pas de démonter son interlocuteur en tentant de lui prouver qu'il divague ou qu'il disjoncte (ce qui est rarement le cas, d'ailleurs). On le sent relativement gagné à certaines des causes qu'il explore, mais il ne se pose ni comme sociologue ni comme censeur, juste en témoin pop, infiniment perméable et ouvert.

D'où peut-être le terme "amoral" - discutable, forcément - utilisé en début d'article. Il n'est pas question de cautionner, ni surtout de juger. Les faits sont là : le monde a changé, on peut le regretter et s'enfermer dans une bulle hermétiquement policée, ou essayer de le comprendre en découvrant certains de ses traits les plus "caricaturaux". On peut s'agacer de certains élans prophétiques, évidemment, et d'un millénarisme qui fera sourire les plus sceptiques (on pense bien sûr à la littérature fin de siècle du XIXème, et on se souvient de l'exclamation de Jules Laforgue : "Jeunes filles, regardez-y à deux fois avant de dédaigner un pauvre monstre"). Pour rebondir sur les Moralités légendaires de Laforgue, on pourrait finalement parler de ces Mutations pop comme de "moralités prospectives" à déguster d'un air curieux, effrayé parfois, mais (presque) toujours passionnantes.

Mutations pop et crash culture Laurent CourauEditions Le Rouergue / Chambon, Mai 2004400 pages

Par Alexandre Boucherot
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