
Je ne sais pas ce qui m'a pris mais j'ai ramassé la semaine dernière à la bibliothèque le roman posthume et inachevé de l'écrivain chilien Roberto Bolaño, considéré comme l'héritier de jorge luis borges. Sauf que, contrairement à son illustre collègue hispanique, il avait une tendance à écrire des livres imposants bien que tout aussi passionnants.
Avec , élu meilleur livre de l'année 2008 (date de sa sortie) un peu partout, Bolaño propose pas moins de 1000 pages et un gros pavé paru chez Christian Bourgois dans lequel je me suis engouffré totalement inconscient. Le roman qui traite entre autres choses du mal est ce que j'ai lu de mieux depuis au moins mille ans. Se sachant malade, l'écrivain avait mûri le plan de sortir ce monstre en 5 volumes pour assurer la prospérité de ses héritiers, mais les dits héritiers, respectueux de l'oeuvre de leur papounet ont pris la décision de respecter le travail de Bolaño et préféré sortir le livre en une seule séquence plutôt que de le trancher en mode jackpot.
Du coup, voilà le travail : 1 kilo 200 grammes de matière littéraire en fusion, intransportable et disons le impossible à lire dans des conditions normales d'utilisation. Le problème posé par 2666 n'est pas une chose anodine et se pose plus souvent qu'on ne le croit, que l'on se retrouve dans la posture du critique ou dans celle du lecteur occasionnel.
Pour le critique, le gros livre a tout d'un repoussoir. Que faut-il en faire ? Il va de soi que si on veut faire son travail correctement, lire 2666, William H. Gass et son ou le Livre des Violences de Vollmannà venir, il faut envoyer un mot d'excuse à son rédacteur en chef disant à peu près ceci : " Je te prépare une critique de 2666 pour dans 6 à 8 mois. D'ici là, merci de continuer à me payer mais je suis sincèrement désolé, je ne pourrai rien lire d'autre, ni te livrer quoi que ce soit", ou alors ruser, parcourir le livre, recopier le 4ème de couverture et se la jouer à l'esbrouffe.... Faire comme si, lire vite et lire mal, lire sans s'arrêter, tout lire mais en sabotant le plaisir qu'on y prend. C'est souvent cette voie-là qu'on choisit à défaut de rater l'exclusivité et de critiquer en 2011 un livre sorti en 2007, voire d'abandonner toute velléité critique si le livre est si bon qu'il n'est pas la peine d'en rajouter.

Pour le lecteur, le problème n'est pas moins énorme. Si vous lisez comme un homme ou une femme occidentale normale, il est très probable que vous balader avec un livre de plus d'un kilo est un truc impensable. A la plage, il prend la place de 6 Perriers plus le biberon du petit dernier. A la montagne, il va vous plomber l'ascension et pour quel résultat : 3 maigres pages picorées en haut du Mont Blanc et à la fraîche ? Dans le métro, ah, ah, même pas la peine d'y penser. Au boulot. Chez soi, au lit. Vous avez déjà essayé de vous endormir avec un livre haltère posé sur le ventre ? Décidément, les héritiers et exécuteurs testamentaires de Bolaño sont de sacrés imbéciles. Même si cela n'avait pas de sens, on aurait préféré nettement 5 livres de 200 pages qu'un seul de 1000. 2666 comme d'autres est un livre qui se lit principalement à table et sérieusement - ce qui ne correspond plus du tout à nos modes de lecture.
Le lecteur d'aujourd'hui aime aller d'un livre à l'autre, et ne peut pas se payer le luxe de ne lire qu'un livre pendant un an, à moins d'être un monomaniaque dangereux. La seule solution que j'ai trouvé pour ce genre de livres est de les picorer, de les garder près de ma table de chevet (j'ai toujours là un gros Walter Benjamin, l'énorme correspondance de Leopardi par exemple) et d'en faire des livres INTERCALAIRES, lus par segments de 10 ou 12 pages, les jours de misère romanesque. Du coup, le livre mastodonte se lit en durée XXL, sur des années, des siècles même, il se lit lentement et plus sûrement qu'aucun autre, ce qui n'est sans doute pas la meilleure manière de l'apprécier mais qui permet de le faire quand même. Pas la peine de parler du contenu, il reste les phrases, le temps et nous. Quand je l'aurai fini, nous serons tous morts et il ne restera rien ou pas grand chose de Bolaño et de la littérature, encore moins de ce site, de Michael Jackson et son moonwalk, de la race lisante, de la Terre,... Il ne restera que le vent.
Message personnel : Je suis théoriquement censé rendre le livre à la bibliothèque du Mans le 13 juillet. Comptez dessus. De toute façon, je suis à peu près certain que personne n'aura l'idée de le réserver dans les 10 prochaines années.