Michael Collins- La vie secrète de E. Robert Pendleton

21/05/2007 - 16h05
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Depuis La Filière Emeraude, Michael Collins chasse les démons intérieurs de l'Amérique profonde. Dans La vie secrète de E. Robert Pendleton il montre la vacuité du savoir humain et de notre tendance pathétique à s'enfermer dans le mensonge. Noir très noir...

La vie secrète de E. Robert Pendleton marque le retour attendu de Michael Collins. Romancier irlandais établi aux Etats-Unis depuis une dizaine d'années, cet auteur de 43 ans né à Limerick comme le personnage de son premier roman La filière émeraude, est l'une des figures marquantes et inattendues de la littérature anglo-saxonne de ces dix dernières années. Marquante, parce que, de romans en romans, le talent de Michael Collins s'affirme sans conteste, toujours plus fin, plus fort et plus pertinent. Inattendu, parce qu'à peine son doctorat de l'Université de l'Illinois à en poche, celui-ci nous a éblouis avec quatre romans majeurs de ce début de 21ième siècle. Ceux qui ont eu la chance de lireLa filière émeraude à sa sortie s'en souviennent encore comme d'un choc, même si le roman pâtissait parfois des imperfections d'une première oeuvre. Pourtant ceux-là même se sont certainement rués sur Les gardiens de la vérité, peinture désespérée du journalisme de province dans le Middle- west, suivi de près par Les profanateurs et Les âmes perdues, deux autre portraits sans concession de l'Amérique profonde et de ses démons intérieurs, difficiles à négliger même si souvent très bien cachés. Avec La vie secrète de E. Robert Pendleton Collins change de point de vue et s'attaque au milieu universitaire.

E. Robert Pendleton est professeur de création littéraire (creating writing en VO) au sein du "vénérable berceau de la médiocrité" provinciale qu'est l'université de Bannockburn. Lucide bien que profondément égocentrique, Pendleton est bien conscient d'avoir trahi ses convictions. Ecrivain raté, auteur d'un premier roman brillant qui connu le succès en son temps, valeur vaguement montante du roman post-moderne, E. Robert Pendleton se ronge les sangs dans ce bastion du savoir de la jeunesse dorée parvenue. Dés les premières pages, la visite d'un ancien compagnon de travail, auteur à succès de livres pourtant médiocres, va plonger le pathétique professeur dans le désespoir et provoquer l'irréparable. Il décide de se donner la mort le jour même de l'arrivée de son concurrent et ancien collègue. Par malheur ou par incurable maladresse, il se rate et se retrouve à l'hôpital plongé dans le coma.

Un meurtre blasphématoire

Autour de cet évènement tragi-comique viendront se greffer plusieurs personnages, dont le plus important, Adi, une élève de Pendleton, qui par culpabilité va décider de s'occuper de l'universitaire et de son héritage littéraire. Elle découvre alors une caisse contenant de nombreux exemplaires d'un mystérieux roman, écrit par Pendleton des années auparavant publié à compte d'auteur mais jamais commercialisé, "Le Cri". Immédiatement, Adi perçoit le potentiel d'une oeuvre majeure. Histoire de meurtre blasphématoire, celui d'une fugueuse de 13 ans, "Le Cri" serait l'équivalent de friedrich nietzche rencontrant Charles Manson.

Mais le crime décrit rappelle également à la jeune femme un homicide non élucidé et bien réel. Le professeur aurait-il une vie secrète plus sombre qu'il ne le laissait deviner ? Ou aurait-il mis son talent à l'épreuve des faits en tuant une adolescente de manière atroce ? Reste que pour Adi cela ne fait aucun doute, Le Cri doit être publié même si pour cela elle doit se mettre en danger et faire participer le pire ennemi de Pendleton prêt à tout pour la séduire.

Turpitudes sexuelles et quêtes existentielles

Il serait difficile de résumer plus avant le canevas complexe et virtuose de ce drame superbement construit dans lequel Collins pose les bases d'un univers qui pourrait paraître paisible et rassurant, un campus couvert de feuille morte de la Nouvelle Angleterre, mais qui cache des secrets inavouables et de véritables tragédies. Turpitudes sexuelles, lâchetés, trahisons, mesquineries et dérapages, mais aussi quête existentielle et celle, plus douloureuse, qui consiste à donner un sens à sa vie dans un monde sans dieu. S'enfonçant toujours plus dans l'intimité de ses personnages, La vie secrète de E. Robert Pendleton n'épargne personne. Du flic solitaire au professeur arrogant et déprimé, en passant par l'éternelle étudiante, le candidat libre volontairement exclu de la vie du campus mais savamment utilisé pour d'autres tâches plus ingrates, Collins excelle dans la description d'existences qui se font et se défont dans un relatif manque de direction. Mais il est encore plus habile dans sa manière d'utiliser une histoire complexe pour y glisser critique littéraire (La vie secrète de E. Robert Pendleton est aussi une véritable charge contre le roman post-moderne est ses velléités expérimentales), philosophie allemande (Nietzsche, arthur schopenhauer, et martin heidegger ne sont jamais loin) et critique de l'intellectualisme et du relativisme, l'éternel remise en question poussant parfois les êtres humains au désespoir et à la sauvagerie.

La vie secrète de E. Robert Pendleton constitue également une excellente description de la manière dont nous construisons, jours après jours, notre propre prison, parfois pour nous protéger de l'extérieur, parfois pour notre plus grand bonheur, parfois (durant des périodes de lucidités douloureuses) comme un enfer secret. Collins pointe brillamment la manière dont l'être humain en général cultive son propre système carcéral pour se cacher la vérité, et s'enferme en lui-même jusqu'à parfois, exploser, quand il ne peux plus les contenir. Mais il y a aussi les victimes collatérales de ces existences gâchés : Les enfants, les femmes, les animaux et bien sûr l'innocence et l'espoir. La vie secrète de E. Robert Pendleton renvoie finalement à la vacuité et à l'arrogance du savoir humain face au gouffre du néant et de la fin dernière.

La vie secrète de E. Robert PendletonMichael CollinsChristian Bourgois

Illustrations (dr) : 1. The feminist go swimming (detail, édition originale)| 2,3,4. Trois livres de Michael Collins à découvrir. Son oeuvre est éditée chez Bourgois et dans la collection Points Seuil.

Par Maxence Grugier
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