
"4 pages ? N'est-ce pas ton propre pays qui s'effondre ? Est-ce que tu ne devrais pas plutôt parler et écrire sur quelque chose qui a de l'importance ?" Le premier commentaire posté en réaction au long article publié par le New York Observer sur l'installation prochaine de Martin Amis à Brooklyn en dit long sur l'intérêt que la plupart des lecteurs trouveront à ce débat (on ne parle même pas des lecteurs français), mais permet néanmoins d'attirer l'attention sur ce mouvement passionnant, évoqué en long et en long ici. Voilà donc la nouvelle dans plus simple appareil : Martin Amis, fils de Kingsley Amis et auteur à succès britannique (homme à 32 dents et professeur honoraire à Manchester), quitte Londres où il habitait depuis un bail pour s'installer à Cobble Hill, avec son épouse Isabel Fonseca. Et alors ? Et alors rien, mais c'est juste que l'article évoque avec humour et une certaine férocité les réactions très exagérées qui entourent ce déménagement, ainsi que les avis prudents et globalement circonspects des autres écrivains du secteur. Car Cobble Hill semble être le nouvel eldorado de la littérature new-yorkaise, un coin plus tranquille et cool que Manhattan où, explique Amis, on trouve déjà un paquet d'écrivains archi-célèbres et notamment des Jonathan à la pelle, Safran Foer, Lethem, Ames ou Franzen, l'écrivain Paul Auster et quelques dizaines d'autres. Selon les commentaires, Brooklyn est devenu saturé en écrivains et en écriture. Les écrivains hantent les bars, décrivent les mêmes décors et se font parfois pipi dessus. L'arrivée d'Amis amène une concurrence supplémentaire, anglaise de surcroît, qui n'est pas vue d'un très bon oeil, si l'on considère que l'auteur de est un spécialiste en utilisation des villes à des fins romanesques. Il est amusant, en soi, et digne d'un de ses romans les plus drôles, de s'imaginer cette communauté d'écrivains qui se toise, se méprise ou déjeune ensemble, comme une belle société aristocratique. C'est à la fois moche et dérisoire. Intéressant également, et de l'autre côté de l'Atlantique, la manière dont Amis referme sa période anglaise. Plus vraiment soutenu par grand monde, l'auteur a décidé de changer d'air et tient à peu de choses près le même discours qu'un Morrissey lui-même grand thuriféraire de son pays jadis et parti (avant de rentrer au pays) en exil à Los Angeles. Amis prépare un roman coup de grâce pour en finir avec l'Angleterre qui s'appelle State of England. Dire qu'on l'attend avec impatience est un euphémisme. A partir de propos quelque peu déformés par la presse, le départ d'Amis associé à des déclarations sur la famille royale, le culte de la célébrité qui défigure tout et la pourriture ambiante, est aussi joyeux qu'énergique. L'auteur a déclaré qu'il souhaitait devenir un "auteur new-yorkais" mais ne savait pas s'il y parviendrait. Les écrivains ont-ils des territoires de référence ? Peuvent-ils se faire concurrence ? Littérature et nation font-elles bon ménage ? Si on n'est pas armés pour répondre à ces questions décisives en aussi peu de temps et d'espace, cette "polémique" et la place qu'elle prend dans le débat culturel anglo-saxon nous ramène à la pauvreté du Vieux Monde. L'idée qu'un tel débat en France puisse concerner en écrivain (et un bon) est assez incongrue, rien qu'à y penser, comme si on se complaisait finalement dans un univers où nos célébrités chantent haut et fort, s'appellent Johnny Hallyday et Florent Pagny, jouent au tennis ou dans des nanars depuis 30 ans. Certains diront qu'on a un peu parlé, il y a quelques années, des exils de Houellebecq et Marc Levy (yes, sir) mais en aucune façon à ce niveau et avec une telle méticulosité. Photo © ANDERSEN/SIPA
Par Benjamin Berton