Mangez (auto)bio : rentrée littéraire (3)

12/08/2008 - 10h21
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Mangez (auto)bio : rentrée littéraire (3)

D'où vient cette agaçante manie qu'ont les lecteurs, critiques, public, universitaires, à se demander toujours d'un livre s'il est autobiographique ou pas ? People ou pas people, on est souvent friand de l'anecdote qui nous révélera une facette bien intime de l'écrivain : avec qui a-t-il couché, quels traumatismes subis, combien de madeleines au goûter ? On veut lire du roman, mais on veut savoir si c'est vrai, pourquoi, quand, comment, ah, tout s'explique, c'était un enfant battu.

Qu'en sera-t-il du je suprême des romans français de cette rentrée ? Qui se (la) racontera le mieux ? Où déceler la part du vécu dans la fiction ?

 

 

 

Passons vite sur le nouveau christine angot à paraître, , qui revient sur la relation de l'écrivain avec Doc Gynéco et que son éditeur, Le Seuil, qualifie de "roman de vérité". On en a déjà beaucoup parlé, et on va d'ailleurs encore trop en parler. D'ailleurs, peut-être elle-même en a-t-elle marre ?

 

"Quand je me réveillais à cinq heures, ou six heures, je ne pouvais plus me rendormir, c'était trop vif, trop présent, il fallait que je me lève, que je fasse quelque chose (...) j'avais du mal à vivre ma vie (...) j'en avais marre d'être moi. (...) "

 

 

 

Si Angot n'épargne aucun détail de sa vie, même (surtout) pas les plus inutiles, Catherine Millet, qui connaît bien les vertus du scandale, se fait un peu plus sélective : dans , elle répond aux questions que les lecteurs de sa se sont posés à propos de la jalousie qu'elle a pu éprouver.

 

Amanda Sthers a trouvé un moyen assez rock'n'roll de livrer son histoire. Le bandeau de dit : "Dans ma vie de Keith Richards". L'héroïne, Andréa Stein (nom équivoque), permettra à l'auteur d'incarner le guitariste des Stones, pour mieux raconter sa propre souffrance, notamment celle de la rupture (avec Patrick Bruel ?). Jeu d'identité vertigineux ou abus ressassé du je multiple, on en jugera à la lecture du roman.

 

"Oui, je suis ce visage étouffé de rides, criblé des chemins qu'il n'a pas choisis, des vies qu'il a prises dans le ventre. Oui, je suis cet homme comme je suis les femmes qu'il a aimées. Oui, je sens son chagrin et j'aime son sourire. Mille fois Mick m'a serrée dans ses bras. Mais c'est Keith que je regardais par-dessus son épaule."

 

 

 

Dans un autre genre, Antoine Sénanque, médecin spécialisé en neurologie, publie son "premier roman gai" avec L'Ami de jeunesse. Le héros, Antoine Saint-Bernard, décide de reprendre des études en histoire à l'âge de quarante-huit ans, tout comme Sénanque le fit lui-même. Ici, l'écrivain s'inspire de sa propre expérience à la fac pour bâtir son récit, non sans humour :

 

" Première observation. Les étudiants boivent. Beaucoup. De l'eau. Des bouteilles entières. Ils boivent partout et tout le temps, par petites gorgées répétées. Les bouteilles dépassent des sacs, des manteaux(...) La bouteille est devenue un accessoire de la panoplie de l'étudiant, à côté du stylo. Ils la placent bien en évidence sur la table et la laissent se consumer, avant de la jeter vide, comme un mégot. "

 

Moins drôle, Tristan Jordis a lui aussi vécu son livre avant de l'écrire : il s'est plongé dans l'univers des toxicomanes de Porte de la Chapelle pendant un an avant de le raconter dans .

 

 

 

Enfin, on citera, pour finir, deux écrivains qui choisissent - chacun selon sa propre conception esthétique - de ne parler d'eux qu'à travers les autres.

 

Dans une démarche qui peut évoquer celle d'une Sophie Calle, Alain Fleischer passe en revue les entrées de son , et en dévoilant ce que chacun de ses noms lui évoque, reconstitue finalement le puzzle de sa vie.

 

"ASSEDIC. - J'ai mis longtemps à pouvoir prétendre au bénéfice des Assedic (le chômage des intermittents du cinéma), et des Congés spectacles, en tant que metteur en scène. Et je garde un souvenir pénible du moment où je suis allée m'inscrire, dans l'agence qui est à Pigalle (...).CHAPPEY, Chris. - C'est le nom d'épouse de Chris Thiry, la première jeune femme avec qui j'ai vécu, et la première personne dont il m'est impossible de parler ici en respectant cette règle d'une certaine exhaustivité que j'ai observée pour les autres (...)"Laurent Nunez, calé en littérature (voir son essai ), emprunte dans les voix de quatre grands auteurs pour raconter sa vie : celle de Quignard, de Duras de Proust et de Genet.

 

A nous donc de lire, et découvrir, les multiples statuts que la singulière première personne peut désormais se voir attribuer. Je narcissique ou thérapeutique, je témoin ou je savant, peu importe si persiste contre tous les autres le je accompli de l'écrivain.

 

 

 

Voir le dossier sur la rentrée littéraire 2008

 

Par Céline Ngi

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