
Alors, de là où je suis, je t'entends gueuler à la resquille, cher public. Car voilà que je quitte bientôt l'Antiquité, ses courses de chars, ses toges et ses tongs pour te balancer recta dans la pire modernité, éclairage au gaz, chemin de fer et le toutim. Pas d'entre-deux ? Et la philosophie médiévale ? Et la Renaissance ? On n'a donc pas philosophé à l'ombre des cathédrales, en brocart rehaussé de joncaille, hennin de princesse et pourpoint de gentilhomme ?, à jouer du flûtiau dans des cours de châteaux, entre le lévrier, le baladin jongleur et le bouteur de Sarrazin hors des frontières de la doulce France ? Rien ? Peau de nibe ? Le moyen-âge, éclipse de l'intelligence ? A te lire des gniasses comme Onfray, avec sa chemise blanche et sa mèche, ou Ferry, avec sa mèche et sa chemise blanche, ou Comte-Sponville avec sa mèche blanche et sa chemise, tu te dis, ah ben oui, d'accord, c'est les temps obscurs. Marmottage de missel et barbotage dans les eaux troubles et crasseuses de la bêtise enchristardée...
En ces temps reculés et maudits, la religion gouverne tout, c'est un fait, et Dieu rend con. Plus la nuque se courbe, plus le cul se dresse, - et c'est pas une posture qui rend hommage à l'intelligence. Justinien, un empereur romain qui se la pète dictateur à cravache, trouve une juteuse combine : il décrète que le christianisme deviendra la seule religion officielle. Pour ça, il lance une nouvelle mode : la chasse aux Juifs. Où l'on voit que le Vatican, qui adorait faire la poucave et balancer les Feujs aux boches en 39-45, n'en était donc pas à son galop d'essai. Mais l'astuce ne se résume pas à imposer le christianisme et à détruire le judaïsme dont il est une école dissidente. Justinien continue sur sa lancée et interdit l'enseignement de la philo. Précisément, car il est vicelard, il coordonne une putain d'entreprise de détournement de fond... La philosophie fait de chaque homme son propre sauveur et transfigure la vie concrète ? Et ben la théologie ordonne qu'aucun homme ne peut assurer son salut sans le Christ, et que la grande affaire de la vie, c'est de préparer sa mort... Détournement des énergies destinées à la vie. Puissance de mort. Haine de la joie. L'invention de la croyance en Dieu est d'abord une machine politico-énergétique destinée à châtrer les hommes. Ah ! et tiens, j'oubliais, pour compléter le tout, le drôle dans l'affaire, c'est que Justinien interdit aussi les jeux de dés !... Marrant de constater que le pouvoir a toujours la phobie du hasard, et qu'il met dans le même sac, l'amour du jeu, du risque et l'amour de la sagesse. Marrant aussi de savoir que la bonne santé d'un régime politique peut se mesurer à la place qu'il laisse aux Juifs, aux joueurs et aux sages...
Donc la philosophie est tuée par la religion... Mais bon, ça veut pas dire que le moyen-âge n'a pas pensé... Si je m'écoutais, moi, je t'écrirais une babillarde bien léchée consacrée à Maître Eckhart, teuton prêcheur chez les Dominicains pour qui les pires impies, les enfants de Satan, les râclures de bénitier sont ceux qui croient en Dieu et lui adressent des prières. Quiconque se fait une idée sur Dieu trahit Dieu, beuglait-il, l'index furibard pointé vers les cieux. Eckhart faisait la tournée des monastères de nonnes. Comment ça devait avoir le pétoulet centrifuge chez les frangines, quand il devait débouler dans la carrée et attaquer ses sermons !... Des barrières antiémeutes à l'entrée des églises, ils devaient mettre, les gardes suisses, tellement ça devait mouiller sous les cornettes !... Il engueulait comme ça les ratichonnes, en leur interdisant de prier et même de croire en Dieu. Il leur parlait d'un Sur-rien. Il leur disait qu'il se sentait comme une bonne femme, avec un polichinelle dans le tiroir, au bord de la pisser sa côtelette, et que dès qu'il prêchait, c'est comme s'il allait accoucher en direct. Comment ça devait geindre dans les coulisses à cette annonce... Mais lui, il continuait son boniment et il disait comme ça, que dès qu'il leur faisait la leçon sur Dieu, c'est comme s'il accouchait... du néant. Il leur demandait de cultiver un détachement à la bouddhiste, absolument détaché de tout, même détaché de Dieu. A la fin, tellement ça commençait à lui courir sur le haricot, au pape, cet espèce d'Iggy Pop chez les Carmélites, il l'a encabané. Un matin on ouvre la geôle parce qu'il ne répond pas à l'appel... On entre... Maître Eckhart est par terre, la trogne bleuie, la langue sortie. Mort étranglé. Par qui ? Va t'en savoir... Attentat autrement plus sulfureux que celui de Lee Oswald, en tout cas. Un mec, dans les années 1950, Cioran, on lui demandait s'il croyait en Dieu. Il faisait silence, et un grand sourire carnassier barrait sa gueule de Roumain ravagé par le nihilisme. Alors il répondait : « Dieu ?, qu'est-ce que j'en ai à foutre ? J'en ai pas besoin, j'ai Maître Eckhart. »C'est dire.
Et un autre, aussi, que j'aimerais causer mais le temps me manque, Bonaventure c'est son blaze, qui foutit un joli boxon chez les ratichons en affirmant que suivre l'exemple du Christ exigeait de démolir la sainte propriété, de collectiviser tous les biens de l'Église, et de fermer sa grande gueule dès qu'on voulait parler de Dieu. Une espèce de Bakounine en soutane qu'il était, Bonaventure, communiste avant l'heure, qui fut suivit par des tripotées de moines clandestins qui préparaient la Grande Tribulation, comme ils disaient, sorte de grande répétition générale de 1917, avec prise du Palais d'hiver et grande zigouille antibourgeoise. Et bien sûr aussi de Machiavel il faudrait parler, fermant la parenthèse du moyen-âge, hélas entravé par personne. Tout le monde s'imagine connaître Machiavel, infâme crapule au service des politiques. Foutu contresens. Le truc du Florentin, c'est le contraire : les politiques sont tous crapules au service de l'infâme.
L'humanité a pas fait que porter la haire et le cilice pendant mille ans. Mais bon, tu vois, tout à l'heure, je te disais que le temps me manquait pour te parler de la période médiévale. Et puis finalement, hein, j'ai pas pu m'empêcher, j'en ai causé... Mais bon, la semaine prochaine, hop !, promis juré, on attaque les modernes... Et là, mon pote, parole d'homme, ça va saigner chez les bad boys...
Alain Guyard amène la philosophie et la culture là où on les attend le moins, notamment dans les bistrots, les HP et les prisons. Il publie en août La Zonzon, roman inspiré de son expérience de prof itinérant. Cet été, il donne sur Fluctuat un cycle de leçons de philo pour Bad Boys. Déjà en ligne :Lecon n°1 : Socrate, ce zonardLeçon n°2 : Antisthène, roi de la bastonLeçon n°3 :Diogène, faux-monnayeur et proxénète bénévole
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