
"Tu meurs près de mon sang et revis dans la farinenous avons créé le jasminpour que le visage de la mort disparaisse de nos motsva loin dans les nuages et les plantationsil n'y a pas de temps pour l'exil et pour ce chant ...jette-toi dans le courant de la mort qui nous entraînepour que nous tombions malades de la patrie simple etdu jasmin probableva vers ton sang qui est prêt à se répandreva vers mon sang unifié à ton siègeil n'y a pas de temps pour l'exil ...ni pour les belles photos qu'on accrochesur les murs des avenuesni pour les funéraillesni les voeuxLes oiseaux ont écrit leurs oraisons funèbres et m'ont égaréles champs se sont dénudés et m'ont accueilliva loin dans mon sang ! va loin dans la farine !pour que nous tombions malades de la patrie simple etdu jasmin probableô Ahmad le quotidien !ô nom de ceux qui sont à la recherche de la roséeet de la simplicité des nomsô nom de l'orangeô Ahmad l'ordinaire !comment as-tu effacé la différence verbaleentre le rocher et la pommeentre le fusil et la gazelle ?il n'y a pas de temps pour l'exil et pour ce chantNous irons dans le Siège jusqu'à la fin des capitalesva en profondeur dans mon sangdeviens des échellesô Ahmad l'Arabe ... résiste !!
il n'y a pas de temps pour l'exil et ce chant." in Ahmad al Arabi, opéra poétique de Mahmoud Darwich et Marcel Khalifé (1984).
Selon ce qu'on raconte, la mort est la seule personne qui n'est jamais en retard, toujours en avance. Celle de Mahmoud Darwich ne fait pas exception puisque le plus connu des poètes palestiniens (israélien) est mort il y a quelques jours maintenant à l'âge de 67 ans. La presse a relayé massivement cette information, sans jamais citer une seule de ses oeuvres comme si c'était un symbole plus qu'un poète qui disparaissait. Mahmoud Darwich, écrivain de langue arabe, était non seulement le président de l'union des écrivains palestiniens mais aussi une sorte de prêcheur d'espoir (un "malade d'espoir" disait-il), d'optimiste permanent accroché à un rêve de paix qui n'est jamais venu. De formation communiste (il est passé par l'Ecole du parti à Moscou), Darwich avait intégré l'OLP jusqu'à appartenir à son comité exécutif. Longtemps exilé, il était rentré au pays en 1995.
De lui, je ne connais que deux choses : un étrange opéra en arabe, Ahmad al Arabi, emprunté à la bibliothèque il y a quelques années et jamais rendu (l'amende doit maintenant être monstrueuse mais j'ai changé d'adresse) et dont vous trouverez ci-dessus la traduction d'un passage. L'opéra est en arabe mais dégage un sentiment de nostalgie pour la terre et les racines perdues qui caractérise la poésie de Mahmoud Darwich. Pour le reste, un très beau et complet La Terre nous est étroite qui reprend des poèmes de l'auteur composés entre 1966 et 1999 et qu'on trouve assez facilement dans la NRF Gallimard. La poésie de Darwich, traduite, y paraît à la fois classique (les critiques lui prêtent des audaces formelles qu'on perçoit assez mal) et monomaniaque. Darwich est obsédé par la perte du pays, la perte de la terre, la perte du souvenir. Sa poésie est à la fois lyrique et épique. Elle s'inscrit de façon permanente et indélébile dans un mode nostalgique qui lui donne à la fois un côté passéiste mais aussi une vigueur folle. Sans que cela soit comparable (encore que...), on retrouve souvent dans ses vers l'énergie mal canalisée et vitale que l'on peut percevoir chez le Genet splendide et indépassable du Captif Amoureux.
Les pro-Israéliens rappelleront (on le fera pour eux) que Darwich, opposant farouche aux accords d'Oslo, avait aussi sa face sombre, comme lorsqu'il écrivit ces vers pour le moins ambigus à l'adresse des Juifs : "Alors quittez notre Terre, Nos rivages, notre mer, Notre blé, notre sel, notre blessure". Le poète précisera qu'il ne parlait que de quitter la bande de Gaza et la Cisjordanie. La poésie de Darwich est de toute façon inséparable du conflit au Moyen-Orient et de son identité qui n'aura administrativement jamais existé ailleurs que dans son coeur.
Un site est consacré à l'oeuvre de Mahmoud Darwich