
Imagine-toi un mec tout ce qu'il y a de plus cave : plutôt bon à rien, il tapera le pognon de sa femme pour monter une laiterie, mais son bouclard finira en faillite, sa régulière le quittera et lui croupira en zonzon pour dettes. Achève le portrait du hotu en précisant qu'il ne trouve rien de mieux, pour passer l'arme à gauche, que de claper d'une sale piqûre de mouche dans l'oreille. La honte. Le miché AOC, quoi. Tu vas te dire alors, vaguement colère, : « on s'en ballek, de ton gros naze, car on est venu pour de la philo et tu nous refiles de la crèmerie, sans la crémière ni l'argent du beurre. De qui se fout-on, à la fin ? ». Patience, impétueux public, patience, ça va venir...
Adoncques, le gonze est prussien de chez prussien, à se siffler binouze sur binouze dans un bastingue qui sent la vieille pipe et le casque à pointe. Chaque soir, après la fac, mon binoclard se poivre doctement avec toute une bande de crapoteurs de bouffarde en terre cuite qui refont le monde. Faut dire qu'on est dans les années 1848, et les barricades hérissent la vieille Europe. Le Bocheland n'est pas en peine : ça sent la poudre et l'émeute au coin des rues berlinoises ; la jeunesse théorise et lance des pavés conceptuels dans la gueule des flics. Mon type s'appelle Stirner, Max Stirner. Il est l'auteur d'un seul bouquin, l'un des rares bouquins de philo écrit par un fritz qu'on arrive à lire. Pour piger sa gamberge, rien de tel que de miraginer...Adoncques, imagine un mec débordant d'attentions pour sa bagnole, te la bichonnant, te la poupougnant, te la polishant au poil de chamois. Et sa baraque itou, passant le ouikend à tailler les tuyas, à trier le gravier au râteau par dégradé de couleur. Et son clébard et sa bourgeoise pareil, qu'il te les sort pomponnés de la gueule au cul avec tout le poil en frisette. Un heureux propriétaire en somme... Or, cher public, suis bien le finaud de l'histoire : c'est que la bagnole, c'est bien connu, peut se faire choucrave et désossée par de malpolis argougneurs ; la baraque peut finir en fumée pour une sale affaire d'assurance ; le clébard peut mettre les bouts bicause le rut, - comme la bourgeoise d'ailleurs - , dès que la laisse et le compte en banque prennent du mou. Que reste-t-il alors à notre gniasse si fortiche ? Nada ! Rien de rien ! La faute, assurément, à ce qu'il n'a pas lu Striner, lequel lui aurait tonitrué qu'il n'est qu'une seule chose qui m'appartient en propre et que nul ne peut me baluchonner : MOI.
Or voilà, et c'est le noeud de l'emberlificot : la dernière chose à laquelle chacun songe dès qu'il s'agit de déclamer ses droits de préemption inaliénables, c'est soi-même. Mais le seul bien qui m'appartienne en propre, c'est ni ma charrette, ni ma grognasse, pas plus que l'artiche ou quoi ou qu'est-ce. Une seule chose devrait être mienne : mézigue.Or mille et une intempestives lopailles veulent me retirer ma propriété sur moi-même. L'Etat le premier, à grands coups de lois, de décrets et de règlement, dont le seul usage est de me condamner à bosser à mort jusqu'à ce qu'enfin, citron exsangue et ratatiné, je finisse au fossé. La religion ensuite, fumisterie dont l'objectif est de me dresser à l'obéissance, au renoncement, et à l'oubli de soi. Ma liberté commence enfin lorsque crève l'Etat, ses gendarmes, ses préfets, lorsque crèvent l'usine et l'entreprise, avec ses patrons et ses actionnaires que les flics de l'Etat protègent et encouragent, lorsque crèvent les temples de tout poils, avec leurs ensoutanés, leurs rabbins et leurs imams sagouinards et lubriques qui ne jouissent que de me voir renoncer à la jouissance d'exister.Toute cette truanderie vampirise mon moi avec une invention dévastatrice qui s'appelle l'honnêteté et la moralité. Bêlante couillonnade que l'esprit de sacrifice et de don, de renoncement à soi au bénéfice du groupe. Si tout le monde s'efface dans l'intérêt de tout le monde, à la fin plus personne n'est là pour ouvrir sa grande gueule contre ceux-là même qui dirigent le troupeau. Si les masses étaient plus marioles, elles seraient moins morales. La cruauté n'est pas une faute d'ordre éthique, c'est une menace de désordre politique. Les grossiums le savent bien, qui tout petit, dressent l'animal humain à lécher la main qui le bat. Lire Stirner nous aide à enrager les chiens.Le savoureux du truc, c'est que Stirner est tout sauf un petit bourgeois qui nous invite à la libre-concurrence pour que nous nous entrebouffions les uns les autres. Le vieux teuton s'adresse à l'ensemble de ceux qui se rendent compte qu'il finiront dans le costard en sapin sans avoir eu le temps de vivre leur vie propre. A eux tous, qui sont les opprimés par l'Etat, les patrons et les prêtres, il leur dit de s'associer librement, au gré de leur intérêts, dans le but de ce qu'il appelle tantôt le crime ou l'insurrection. Mignon programme qui s'adresse aux opprimés pour qu'ils conjuguent leurs forces et naissent enfin à eux-même...
Toujours garder à l'esprit deux trucs : primo, que la philosophie est question de se laisser pousser les dents ; deuzio que la question préalable est de savoir quel cul bouffer.
Je te le disais tantôt, Stirner a fini déchard, et laitier en faillite. Ca fait la lose complète. Mais qu'on se souvienne que les gonzes avec lesquels il buvait des binouzes en refaisant le monde s'appelaient Marx et Engels. Deux psychorigides barbus qui ne sont pas pour rien dans l'invention du goulag et la réinsertion de Georges Marchais dans l'industrie aéronautique allemande. Stirner s'en contrefoutait des partis et de la basse politique. Seule lui importait de foutre à bas l'Etat, la religion et l'oubli de vivre. Il l'aura payé chèrement. En n'étant au service d'aucune cause, il n'aura servi à rien ni à personne. Sauf à lui même. Mais de son mitard, celui-là qui dégueulait sur la moralité nous adresse un précieux salut, qu'il nous faut marquer à l'entrée des prisons et des usines, à la portes des entrants : « Soyez forts ».On le sera, mon pote, on le sera et on préparera, tu peux nous en croire, le joli printemps de l'insurrection et du crime.
Alain Guyard amène la philosophie et la culture là où on les attend le moins, notamment dans les bistrots, les HP et les prisons. Il publie en août La Zonzon, roman inspiré de son expérience de prof itinérant. Cet été, il donne sur Fluctuat un cycle de leçons de philo pour Bad Boys. Déjà en ligne :Lecon n°1 : Socrate, ce zonardLeçon n°2 : Antisthène, roi de la bastonLeçon n°3 :Diogène, faux-monnayeur et proxénète bénévoleLeçon n°4 : Maître Eckhart ou Iggy Pop chez les Carmélites
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