
L'iPad est dans les bacs, les magasins, les boutiques depuis ce matin. J'en ai vu quelques uns dans le TGV depuis sa sortie américaine. Je m'attends à en croiser d'autres dans les heures et jours qui viennent. Certains collègues férus de technologie vont sans doute venir me le placer sous le nez en m'en vantant les mérites : "Ouais, tu vois comment je lis mon 20Minutes gratuit trop facile sur ma palette à 700 boules." Pas plus que d'iPhone ou de lecteur de livre numérique, je n'ai prévu de m'équiper. Je ne suis toujours pas un geek de premier ordre mais je ne suis pas non plus rétif à la technologie. Au contraire, j'adorerais avoir un iPad pour faire joujou s'il était un peu moins cher et plus utile. Je suis persuadé que le livre en tant que support n'a plus grand avenir, que l'écrit en tant que tel intéresse de moins en moins de monde et devrait, si tout se passe comme il faut, être remplacé par d'autres sources de divertissement plus adaptées à nos besoins de grands primates : spectacle visuel, spectacle total mêlant texte, images et son. Le livre ne convient plus à notre capacité d'attention (réduite) et à la satisfaction de notre sens majeur (la vue). Le support livre est en soi démodé et l'iPad est le premier pas sur le chemin qui mène, non pas à la destruction du livre, de la poésie ou de la littérature, mais à leur dépassement. Etrangement, le livre électronique nous renvoie historiquement aux débuts de l'édition, lorsque le manuscrit était si précieux que peu étaient ceux qui savaient lire, lorsque le texte importait moins que les enluminures qui l'accompagnaient. Notre voyage dans le futur est un retour au Moyen-Age.
Sans iPad depuis... 10 heures (il paraît que les premiers exemplaires ont été remis très tôt ce matin), je résiste bien mais la sensation d'avoir versé dans le monde des has been technologiques et losers ne m'épargne pas. J'ai acheté mon journal au kiosque (1,30 euros), je l'ai lu dans le métro à l'ancienne en me tâchant les mains que j'ai ensuite malencontreusement frottées sur les joues et le menton ce qui m'a sacrément sali la gueule. Après ça, au lieu de lire un ebook de Victor Hugo () ou le dernier titre de Guillaume e-Musso - ne sont disponibles que des livres tellement vieux que personne ne les lit et des livres tellement jeunes que personne ne devrait les lire - j'ai tiré du sac qui abrite mon ordinateur portable (de 3,7 kg) un exemplaire crasseux et en relativement mauvais état de The Secret People de John Wyndham, imprimé en 1971 et acheté chez un bouquiniste anglais sur ebay pour 2 livres sterlings (et 2.95 livres de frais de port). Moderne, je vous disais. Lorsque j'ai refermé le dit livre, mes mains sentaient le vieux livre de bouquinerie, soit une odeur mêlée d'épices ayant fait le tour du Monde et de champignonnière pourrie après la pluie.
Avec l'iPad, c'est une vraie différence et un grand progrès pour l'homme qui lit, aucune trace sur le visage, aucune mauvaise odeur. Possible que la connexion 3G utilisée sur une longue durée fasse bouillir les cellules du cerveau comme elle fait cuire un oeuf, cause des cancers et des maladies mortelles. On n'en sait rien et peu importe : que pèseraient des milliers de personnes face à la marche du progrès ? On nous parle de confort de lecture, de maniabilité, de convergence, de voyager léger (est-ce que vous connaissez un idiot qui se déplace en permanence avec 80 bouquins sur lui?) mais l'avantage, le vrai, est peut-être là : la littérature sans odeur, la littérature sans tâche. En tant que loser tourné vers demain, il serait idiot de regretter les journaux qui salissent et les livres qui puent. Il serait imbécile de pleurer le monde qu'on souhaite voir disparaître depuis des années. Mais on ne peut s'empêcher de faire dans le sentimentalisme et de déjà regretter l'odeur des vieux livres, même mauvaise et tenace. Tous les matins, en arrivant au travail, je range mon Libération dégueulasse dans ma sacoche et vais me laver les mains à l'eau fraîche. Avec l'iPad, je n'aurai plus besoin de savon.
PS : ça y est ! Un collègue a déploré ce matin qu'il n'y ait pas de téléphone sur l'Ipad. Je n'arrive pas à me faire à cette idée de mettre des téléphones partout. "Est-ce que tu aurais l'idée aujourd'hui de téléphoner avec ton édition des ? Avec un paquet de pâtes Panzani ou une éponge Spontex ?" Loser, je disais. Lire aussi :Pourquoi l'iPad va cartonneriPad, la fausse révolutionLes 5 choses à savoir sur l'iPad