Lovely Bones : le livre ou le film ?

12/02/2010 - 15h50
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Lovely Bones : le livre ou le film ?

Prenez un très mauvais livre comme d'Alice Sebold, publié en 2002, assez mal écrit, gnangnan mais un peu sympa tout de même parce que l'idée de départ est bonne et parce que les univers adolescents sont ce qui se fait de plus intéressants au monde. Prenez un cinéaste talentueux spécialisé depuis quelques années dans les films à gros budgets mais reconnu pour ses talents de conteurs et de mise en image : Peter Jackson par exemple, qui avait déjà travaillé dans ce registre avec Créatures célestes (coscénarisé). Adaptez le livre tout pourri à l'aide du cinéaste génial et vous obtenez : la meilleure chance depuis longtemps qu'un film batte un livre à plates coutures ? Un film qui fout la raclée question qualité, rendu onirique, imaginaire, stimulation graphique, au livre dont il est tiré ? Même pas.

L'adaptation du Lovely Bones de Sebold par Peter Jackson est à désespérer de tenir cette rubrique. Depuis quand n'avons-nous pas vu un film qui gagne ? Le film de Jackson se traîne et semble avoir été bâti pour souligner les défauts du roman plutôt que ses qualités. Le début formule quelques promesses intéressantes : la jeune actrice est remarquable et est dotée de la paire d'yeux la plus cinégénique rencontrée depuis des lustres. Les couleurs sont belles à tomber, l'image est riche et la texture d'une épaisseur digne d'un été indien. C'est beau, c'est propre, c'est néo-zélandais (et pas cher pardi), on se dit que Jackson va casser la baraque. 20 premières minutes qui se tiennent et puis quoi ? La grammaire du cinéma balbutie autant que celle de Sebold : on sert le meurtrier sur un plateau au mépris de la dramaturgie, Mark Wahlberg et son épouse jouent la douleur comme des manches du Théâtre de Bou(le)vard (ce n'est pas avec ça qu'ils décrocheront l'Oscar du second Rôle) et puis zou... les Lovely Bones qui partent en sucette, le Paradis qui ressemble à un guide touristique, la magnifique Saoirse Ronan, qui s'éloigne à tire d'ailes et rejoint son club des victimes du serial killer, mouais.

 

Jackson aurait sans doute pu faire quelque chose de ce conte touchant en en gommant les improbabilités, ou en en jouant ouvertement : la "caverne" cage du serial killer plantée dans les blés et aménagée comme un petit appart à quelques coudées de la ville a de l'allure et augurait d'un traitement astucieux par le réalisateur. Le reste ruine cette belle première impression : la représentation du Paradis est ratée, trop calée sur des chromos naturalistes qui ne font envie à personne et ressemblent à des rêves moites de mauvais publicitaires, la recherche de la soeur sent le bidon absolu, les flics acharnés craignent un max et le truc des maquettes est sabordé. La mère se fait la malle et réapparaît. Le temps file sans qu'on le mesure véritablement. On ne voit pas la vie qui reprend. Et pourquoi ? Sur un thème approchant (la perte, la mort), Jackson aurait pu lire utilement de Francine Prose pour chercher une représentation de la douleur qui sorte un peu de l'ordinaire et renouvelle le lexique du cinéma. Les yeux ronds, le début de barbe, la femme qui part ne suffisent pas à dire la peine. En se calant dans les pas de Sebold, Jackson neutralise son cinéma et rend tout ceci très joli à voir mais complètement dénué de densité.

 

S'il fallait accorder tout de même un bon point au film, c'est celui d'avoir adopté un rythme lent, d'avoir tenté de nous anesthésier. La Nostalgie de l'Ange, paradoxalement pour un livre sur ce thème, avait la vitesse d'un best-seller, il bougeait tout le temps. Jackson s'installe, regarde couler les personnages et diffuse de l'ennui. Il ne fait pas aussi bien que les frères Cohen mais accède à certains moments de grâce qui auraient pu réussir à faire oublier le côté chic et toc de l'ensemble. Comme lorsqu'on a lu le livre, on mentirait si on disait que Lovely Bones ne nous a pas ému un petit peu, ne nous a pas fait pleurnicher sur l'épaule de notre voisin(e) tant la situation est horrible est dramatique, mais il faut se rendre à l'évidence : film et livre sont à renvoyer aux oubliettes et de beaux exemples qu'on peut avoir la meilleure histoire du monde et la massacrer sans le faire exprès. Comme on le dit toujours : écrire c'est 10% d'imagination à peine. 10% ne font pas 100%.Lire : la chronique du film Lovely BonesEn images : les écrivains célèbres incarnés au cinéma

 

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