
Sorti au début de l'été, Love Le Tigre, bande dessinée signée Federico Bertolucci (dessins) et Frédéric Brrémaud (scénario), est un livre remarquable, visuellement et narrativement. Une fois n'est pas coutume, on mettra dans le duo créatif en avant le dessinateur comme principal artisan du rendu final, tant les dessins de Bertolucci l'emportent ici sur tout le reste. Si l'on excepte son titre bizarre (pourquoi est-ce le tigre s'appellerait Love...?), la bande dessinée est une impeccable réussite graphique avec des crayonnés animaliers incroyables, des couleurs splendides à peine relevées (je crois) par une colorisation numérique toute en légèreté et une sorte de crescendo dramatique à la fois malin et aussi moral qu'une jungle en folie.
L'intrigue de la BD est simple : nous sommes dans la jungle, un matin et un tigre se lève, s'étire, entame sa journée. Il a les crocs. L'originalité est ici de ne faire parler personne : aucune bulle en vue, aucun homme non plus (sauf un, mais on ne révèlera pas à quoi il sert) mais des bruits qui ne s'expriment pas par des lettres ou des signes mais en images. Etrangement, on sent la jungle s'éveiller avec le tigre, on entend la pluie, le souffle du vent dans les arbres, les gouttes de rosée. Le trait de Bertolucci est si merveilleux, réaliste et précis mais en même temps suggestif qu'il donne à sa création une animation permanente. Entre les panneaux, on se croirait tantôt chez Kipling ou Conrad (jungle touffue, indienne sûrement, épaisse et grasse), tantôt chez le Douanier Rousseau (la scène de pluie notamment). Le tigre a les crocs et part en chasse. Il n'arrivera à rien. C'est une mauvaise journée pour lui : ses proies se défilent, lui échappent. Il en prend plein la tête. Son visage (sa tête plutôt) modèle des expressions quasiment humaines, son échine se courbe, l'abattement est visible, sensible. Bertolucci surjoue parfois la sauvagerie de la jungle, cherchant chez son tigre, pas si féroce, des postures qu'on baptiserait "icôniques" dans le genre des comics. Et ça marche. Le Tigre est un bonheur aussi bien chez le lecteur adulte que chez le gamin qui est saisi par l'histoire et supris de pouvoir lire ce livre si parlant (mais muet) tout seul. Les commentaires fusent et glissent sur la beauté des images. Ceux qui s'interrogent sur le sens de tout ça peuvent aller se rhabiller. Le Tigre n'est pas plus ou moins morale qu'un documentaire animalier. Il faut bouffer pour vivre. C'est le premier truc à faire quand on est dans la jungle. Il n'y a pas grand chose d'autre qui compte. Le Tigre n'apprendra rien à personne. Il montre, la beauté, la dureté, le froid, les arbres. On se croirait dans un film de Terrence Malick parfois tant tout le monde est à l'écoute de son sujet.
Etrangement, on ne connaissait pas cette force dans le dessin de Bertolucci. Ses précédentes collaborations avec Brrémaud étaient restées anecdotiques : le bon Richard Coeur de Lion notamment, Rocambole pas mal, un livre collectif idiot sur le tennis. Il semble ici que le dessinateur italien ait changé de braquet. On annonce, semble-t-il, un tome 2 de ce petit chef d'oeuvre, qu'on attend déjà avec impatience, toutes canines dehors. Le festin est chez Delcourt.