
Qu'écrirait donc Jean-Paul Sartre (1905-1980) s'il tenait un blog ? Le New Yorker, classieux magazine américain, a imaginé la chose sur son site, dans la rubrique humoristique Shouts and Murmurs. Affligé d'un manque d'humour qui consterne sa mystérieuse compagne "S." (Simone De Beauvoir pour les intimes), l'écrivain-philosophe français se dévoile sur une période (uchronique) allant du 11 Juillet au 10 novembre 1959.
Curieusement très au fait des technologies modernes (ça parle S.E.O et podcast), l'auteur de La Nausée raconte sa vie quotidienne, ses petits malheurs avec Albert Camus ou le livreur UPS, en l'entrecoupant régulièrement de considérations plus hautes sur Dieu, la Vie et la Mort.
Extraits choisis, traduits par nos soins :
Samedi 11 juillet 1959 :
Je suis debout et seul à deux heures du matin. Il doit y avoir un Dieu. Il ne peut pas y avoir de Dieu. Je vais commencer un blog.
Jeudi 16 juillet:
Quand "S" est revenue cet après-midi je lui ai demandé où elle avait été, et elle m'a dit qu'elle avait été dans la rue. "Tiens", dis-je alors, "peut-être cela explique-t-il pourquoi tu as l'air "à la rue" (jeu de mot médiocre mais néanmoins intraduisible sur le mot français "rue", "rueful" voulant dire "triste" ou "pleine de remords" en anglais). Son regard fixe a renforcé mon idée de la futilité de l'existence.
Vendredi 17 juillet :
Quand S. est venue à mon bureau, je lui ai demandé d'attendre un moment.
-"à la rue", lui dis-je. "Parce que "rue" est le mot français pour rue."
- "Quoi ?", dit-elle.
- "C'était un jeu de mot", dis-je.
- "J'avais compris", dit-elle. "Les jeux de mots, c'est pas ton truc, pas vrai ?"
- "Ils me remplissent d'effroi" ai-je admis, parce que c'est la vérité.
- "Je dois y aller", a dit S. "Hey, à partir de maintenant, peut-être qu'il faudrait arrêter les jeux de mots. On pourra déjeuner dans une heure, il faut que je décongèle le poulet."
L'existence est un récipient qui ne peut jamais être rempli.
Mercredi 22 juillet :
Ce matin pendant le petit-déjeuner, S m'a demandé pourquoi j'avais l'air si maussade.
- "Parce que tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre", ai-je répondu.
- "Doux Jésus", a-t-elle dit. "Tu ne t'arrêtes donc jamais de travailler ?"
Lundi 27 juillet :
Déjeuner avec Merleau-Ponty [Maurice Merleau-Ponty, philosophe français auteur du Visible et l'invisible, d'abord ami avec Sartre, proche de ses idées, avant leur rupture en 1952, ndlr] cet après-midi à Saint-Germain-des-Prés. J'ai d'abord été étonné d'apprendre qu'il avait commencé un photoblog, puis sceptique quand il m'a dit que bien que toutes ses images soient identiques - un chaton esseulé fixant mornement le paysage alors que la pluie tombe impitoyablement d'un ciel vide - il fait une moyenne de 16 000 pages vues par jour. Quand je lui ai demandé si je pouvais voir son compteur d'audience, il a marmonné évasivement qu'il avait un rendez-vous avec un spécialiste du S.E.O [optimisation pour les moteurs de recherche, ndlr] et s'en est allé brutalement. Donc là c'est l'enfer.
Jeudi 20 août :
Si l'Homme existe, Dieu ne peut exister, car l'omniscience de Dieu réduirait l'Homme à un objet. Et si l'Homme est seulement un objet, pourquoi dois-je payer les frais onéreux perçus sur les soldes impayés de M. Pelletier à la pâtisserie? C'est du moins l'argument que j'ai soulevé ce matin avec M. Pelletier. Il avait l'air sceptique et a dégainé Gilles, son énorme rustre de fils, brandissant de façon sinistre un large rouleau à pâtisserie. Le rouleau à pâtisserie existe, je peux vous le dire.
Mardi 10 novembre :
Cela fait plus d'un mois que je n'ai pas mis à jour mon blog. Je suis pris d'une envie de m'excuser. Mais envers qui et dans quel but ? Si l'on crée vraiment pour soi-même, alors pourquoi suis-je si troublé de constater que mes visiteurs uniques ont tant diminué qu'ils se réduisent désormais à peau de chagrin, avec un taux de rebond approchant les 95 pour cent ? Ces impulsions jumelles - l'auto-critique impitoyable et l'approbation des autres - se neutralisent clairement. C'est un paradoxe essentiel de notre temps. Je vais commencer un podcast.
La suite du Blog de Jean-Paul Sartre par ici
Par Eric VernayFollow @ericvernay