Littérature expérimentale : c'est moi ou on nous la raconte ?

15/03/2010 - 10h24
Littérature expérimentale : c'est moi ou on nous la raconte ?

 

Une frange actuelle de la critique (et certains lecteurs) semblent vouloir nous faire croire que la littérature n'est intéressante (ou ne peut l'être) que si elle est expérimentale : l'écrivain contemporain doit renier les conventions linéaires du passé, briser les règles du récit, triturer le champ lexical, poser des questions sur le fait d'écrire, se mettre en abîme, se mettre en danger, batailler avec le langage et se régénérer à chaque page, pour construire une oeuvre crédible et significative. Pour toute une génération qui n'a pas subi les affres des expérimentations formelles du passé, le leitmotiv est tel que l'on verrait presque resurgir avec horreur les spectres du "nouveau roman" (dont on voit pourtant aujourd'hui ce qu'il a donné en France) ou des auteurs dits "post-modernes" a qui l'on doit une bonne part de la liste des pavés cultes des années 2000 publiée en décembre dernier. Cultes, oui en effet, mais bien souvent aussi imbitables pour le commun des mortels. A propos du dernier Douglas Coupland, des observateurs en viennent même à parler de "vertiges formels" et autres pitreries littéraire, sans lieu ni raison - expression lue sur les blogs et dans les commentaires de certains lecteurs - avec un tel sérieux que cela en devient franchement affligeant.

 

On voudrait donc nous faire croire qu'une bonne histoire ne peut plus se contenter d'elle-même et de celui qui la raconte. Et le style dans tout ça ? Le vrai, pas celui qui consiste à transformer le récit en puzzle. Comme disait Louis-Ferdinand Céline : "Une histoire, c'est facile. J'en trouve tous les matins dans les pages faits-divers des journaux des histoires. Mais avoir du style, ça c'est rare. Ça c'est important, le style !"

 

Alors que de jeunes auteurs se morfondent dans un labyrinthe expérimental qui les condamne à ne pas être lus, des écrivains, tous genres confondus - James Crumley, Jim Harrison, Philippe Djian, Ken Bruen, feu-Larry Brown et bien d'autres - lancent régulièrement à la face du monde des histoires formidables et formidablement servie par un style unique.

 

Qui dit savoir conter, ne veux pas forcément dire non plus, "raconter platement de manière linéaire et classique". L'option expérimentale n'est pas exclue non plus chez certains de ces grands auteurs. Des écrivains comme James Ellroy, Denis Johnson ou Will Self jouent avec les matériaux que notre modernité met à leur disposition : pages de fax, correspondances, extraits de journaux, de journaux intimes ou photos. Certains brouillent volontiers les pistes en chamboulant la chronologie de leur récit, d'autres inventent carrément des histoires parallèles participant de l'uchronie, plonge tête baissée dans la SF, inventant futur et situations incongrues, voir même extra-ordinaires (au sens premier du terme) : mais ils restent lisible au premier degré, s'imposant avant tout par leur talent de conteurs. D'autres, comme Jack Kerouac (), Norman Mailer (Why Are We in Vietnam?), William Burroughs ( et ), ou encore Ernest Hemingway, Virginia Woolf et William Gaddis, se situent entre les deux : ceux-là jouent avec les canons de la fiction traditionnelle, tout en faisant subir les plus extrêmes des outrages à la langue et la composition du récit. Pour eux, une littérature expérimentale est possible, mais elle ne doit pas desservir pour autant l'émotion, parente pauvre reniée par les intellectuels.

 

Pour quelques romans expérimentaux réussis, combien de ratages ? Pour l'intégral de William Burroughs, de thomas pynchon et de James Joyce, combien de pseudo metafictions illisibles et pourtant soi-disant cultes (mais rarement lues) ? Revenir aux fondamentaux d'une bonne histoire racontée simplement n'est pas faire preuve de conservatisme primaire. C'est simplement reconnaître la force de la simplicité, en art comme dans l'existence. Les meilleurs choses étant souvent les plus simples. Une leçon relativement importante à l'ère du spectaculaire, que devraient retenir ceux qui ne jurent et ne s'extasient QUE sur les expériences lourdingues d'un Mark Z. Daniewlevski, les délires d'un Maurice Dantec ou les efforts malheureusement bien souvent vains, d'un William H. Gass.Illus : Shining de Stanley Kubrick : "all work and no play makes Jack a dull boy" (travail sans loisir rend Jack triste sire). Wendy Torrance (Shelley Duvall) découvre cette phrase inquiétante répétée à l'infini dans les pages sur lesquelles son mari "travaille" depuis des semaines.

 

Par Maxence Grugier

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