Les voyages de Gulliver : le livre ou le film ?

11/03/2011 - 15h06
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Si tout le monde s'est précipité pour saluer (ou critiquer) la version proposée par la 20th Century Fox des Voyages de Gulliver (3D) avec le sympathique Jack Black, pas grand monde n'en a profité pour lire ou relire (on relit toujours les classiques c'est bien connu) le chef d'oeuvre de jonathan swift et dire combien cette adaptation ne ressemblait en rien à sa source.

Contrairement à nos habitudes, il ne s'agira pas ici de dire qui du film hollywoodien ou du roman anglais, écrit en 1721 et publié pour la première fois cinq ans plus tard, l'emporte : il n'y a pas match. Le film est une vaste blague, un mauvais moment d'humour inabouti et de cinéma bâclé. Le livre est un modèle d'écriture du XVIIIème siècle, intelligent, fin et racé. Jack Black a beau être un type éminemment sympathique, le film pétri de bonnes intentions, il ne fait jamais que donner une version du livre pour les (très) nuls, qui ne mérite pas qu'on y perde des neurones, et ne fait pas non plus rire aux éclats.

 

Lemuel Gulliver vs Black Gulliver

 

Puisqu'on en parle néanmoins, il faut reconnaître que le lancement de la mission de Gulliver-Black n'était pas si maladroite. Alors que Lemuel (quel prénom) Gulliver était chez Swift chirurgien de marine, embarqué à Bristol, Black-Gulliver est un petit employé dans un journal new-yorkais. Les deux occupent des positions sociales tout à fait différentes. Le premier est un homme mûr, établi et solide. Le second est un geek immature. Alors que le premier se préoccupe de hautes idées philosophiques et d'une forme de philanthropie, le second semble intéressé par sa petite personne, ses collections d'objets collector et la vague romance qu'il envisage avec une journaliste ou éditrice du journal.Le premier s'embarque pour travailler, le second est dépêché sur un ressort comique (il se fait passer pour un journaliste en herbe) pour on ne sait trop quel reportage touristique. Le glissement d'époque est significatif : travail contre journalisme touristique, motifs philosophiques contre sentimentalisme. Les scénaristes n'ont même pas pris la peine de jouer sur la genèse du roman qui, selon la légende, aurait été inspirée à Swift par le krach boursier de 1720. Actionnaire de la compagnie des mers du Sud, l'écrivain aurait été frappé par la manière dont son argent « avait diminué » et en serait venu à imaginer ses lilliputiens. Hollywood ne s'embarrassant pas de ses considérations, aucune similitude n'est jouée entre le contexte du XVIIIème et le krach boursier...

 

De la satire à la comédie romantique

 

Du livre ne restent en définitive que le décor et les grandes lignes de la fable anti-guerre. Pour ceux qui n'iront pas vérifier chez Swift, rappelons que le roman s'appuie, sur son premier livre (il y en a quatre), sur la guerre entre Lilliput et Blefuscu. Le motif de la guerre est surréaliste : il s'agit d'un conflit ayant trait à la manière de casser les oeufs à la coque, le fameux conflit entre les Gros-Boutiens (ou Boutistes, selon les traductions) et les Petits-Boutistes. Là encore, le film qui ne pouvait pas surjouer la caractère du cocasse (ayant sans doute peur d'un ridicule déjà acquis) n'a pas repris cet élément novateur et satirique. D'une manière générale, c'est ce glissement de l'univers de la satire vers celui de la comédie romantique qui marque l'assèchement idiot du passage à l'adaptation. Là où Swift racontait une histoire qui se ramenait aisément dans le monde, le Gulliver de Jack Black reste englué dans une sorte de comédie imbécile dont le message est trop peu subtil pour éveiller l'intelligence.

 

On imagine mal, à voir le film, que le livre dont il est tiré ait pu avoir une portée polémique au point d'avoir été censuré par l'éditeur. Pour ne pas être dans le complet pessimisme, on dira que Hollywood a gardé néanmoins le meilleur de Swift en conservant un récit narré par Gulliver en léger décalage. Le roman de Swift présentait en effet une autre originalité qui était de s'offrir sous la forme d'une description narrative aux allures de démonstration scientifique et de pamphlet.

 

A sa façon, le cinéma y a vu le meilleur moyen de placer son dispositif qui consiste à parachever toute exposition pour une morale. Pour le reste, on ira voir directement à la source et se délecter des quatre voyages de Gulliver. Rappelons juste que celui au pays des Houyhnhnms et des Yahoos, un peuple de chevaux parfaits ayant dominé des humains ravalés aux rangs d'animaux, est le plus spectaculaire et le plus poétique. Swift écrit à peu près au même moment que [people_restrictif_restrictif]Daniel Defoe[/people_restrictif_restrictif]. Il passe néanmoins bien avant tous les grands cycles qui suivront, Wells, Wilde, Boulle et consorts.

 

 

 

Par Benjamin Berton
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