
C'est entendu, la lecture est histoire de partage : partage des livres préférés, partage d'avis, de jugements, d'idées rassemblées au fil des lectures mais qui dit partage dit aussi (sauf dans un système où la propriété et le plaisir solitaire auraient été abolis) choses qu'on ne partagerait sous aucun prétexte ou dont on aimerait pouvoir profiter sans qu'aucun autre homme ait jamais mis la main dessus. On a beau avoir la lecture amicale et l'envie de passer son engouement pour les livres, on a beau tenir blog et commerce de ses lectures, l'acte de lire n'en reste pas moins (c'est l'une de ses définitions en creux même) l'envie de garder pour soi ce qu'un auteur a proposé à tout le monde. La définition vaut pour la contemplation de tous les arts mais encore un peu plus pour la littérature qui contrairement à la musique a pour elle d'être fabriquée seule et de moisir majoritairement dans des tiroirs et des étagères dont elle ne sortira pas (sauf accident comme une publication).
La musique se joue un peu moins tout seul et aime se donner, par nature, en spectacle. La toile peinte se prête facilement aux regards, tandis que le livre ne frémit pas ou ne souffre pas de n'être lu par personne. Quant au lecteur qui se tient derrière les manettes une fois le livre lancé, sa situation est aussi complexe : il lit seul mais en répétant la geste que d'autres "lui", au même moment parfois, à des années lumière et des lieues de distance souvent, dans d'autres positions, d'autres âges, d'autres états de santé, accompliront d'une manière radicalement différente (vite, bien, attentivement, en zigzag, lentement, par plaisir ou par devoir) mais rigoureusement identique. Ce lecteur unique (mais multiple par définition, encore qu'on se demande qui peut bien lire certains livres de Katherine Pancol, je plaisante) est vorace et lorsqu'il trouve le bon bouquin s'en sent le seul destinataire légitime et le seul propriétaire pour la fin des temps. Si comme l'écrit l'autre, "le style, c'est dire "je" à toutes les personnes", écrire un bon livre est une manière de produire pour chacun et une fois ce qui se joue pour tous, soit une répétition multipliée mais unique (ce qui ne se peut pas) d'une différence identique. Olé. En clair, trouvez le bon livre et tuez tous ceux qui pourraient le lire pareil ou différemment après vous, bannir les jouissances parasites, les jouissances qui transforment, déforment et gâchent le plaisir. La sensation est, toutes choses égales par ailleurs, comparable au malaise qu'on éprouve à penser à tous les hommes qui ont aimé les femmes que vous avez aimées. C'est beurk comme du Barbelivien. Si j'avais moi-même à partager des livres que je ne voudrais pas partager le moins du monde (trop tard évidemment), voilà ceux que je garderais au chaud.
1. Le secret, Anonyme Triestin : je prends des risques avec celui-ci car presque personne ne le connaît, ni ne l'a lu. C'est vraiment une rareté, épuisée depuis des lustres et ne comptez pas sur moi pour dire de quoi il parle. Un homme, une femme. Un secret à la noix. Une mélancolie insensée. Je n'ai pas lu le Secret depuis longtemps au point que je me demande si je ne souhaitais pas sérieusement qu'il devienne si clandestin que je me suis interdit à moi-même de le relire. A dire vrai, je n'ai jamais rencontré une seule personne qui avait lu ce livre, ce qui m'en fait l'unique dépositaire. Gna !
2. Les Poèmes de John Keats : Ah, la poésie. Rimbaud et les autres. Keats évidemment est le plus fragile des fragiles, celui qu'on aimerait garder pour soi et que tout le monde connaît par coeur, et encore plus depuis que Jane Campion a fait son portrait au cinéma. Odes. Désespoir. Fragile. Snif, snaf, snouf, Fawny Brawne. Rome. Il suffit d'aligner les mots keatsien pour s'y croire, transformé en rossignol au coeur frémissant.
3. Le Rêve d'une chose de pier paolo pasolini : C'est plus sérieux et plus personnel. Plus grand monde ne lit le rêve d'une chose qui est un bon livre pourtant, un peu politique, un peu social, un peu poétique. C'est rural mais pas trop, c'est italien mais pas trop, c'est beaucoup Pasolini mais pas trop encore. Le titre est de toute beauté. L'histoire aurait pu être meilleure d'après ce qu'on dit, mais ce n'est pas une raison pour le lire. Détournez vous de ce livre, laissez le moi.
4. d'Oscar Wilde . Dorian a son petit livre jaune dans la poche maintenant et Wilde rêverait que son livre rejoigne le rang des livres de collection. Il a bien raison. L'Anglo-Irlandais est par la nature de son écriture (et la force de ses thèmes) l'auteur qu'on aimerait avoir pour soi seul par excellence. Qu'il s'agisse de la Maison de Grenades, remarquable ensemble de contes pour enfants intelligents, ou de ses pièces de théâtre (qui, paradoxe, semblent jouées pour un parterre réduit alors qu'elles en font des tonnes), Wilde est l'écrivain qui parle à l'oreille des lecteurs.
5. de Jim Dodge. Je ne manque pas une occasion de faire la promo de Jim Dodge et son Canadèche, le plus grand canard de la littérature mondiale. Son est sorti en poche il y a 2 semaines pour ceux qui ne l'auraient pas lu. L'Oiseau Canadèche est plus difficile à trouver mais c'est tant mieux pour ceux qui l'ont lu.
6. de robert louis stevenson : cela marche évidemment sur Stevenson comme sur Marc Levy. A chaque fois, un bon auteur écrit pour nous seul. Pour le rapport à l'enfance, à la mort et à l'aventure, L'île au Trésor se pose là, quelque part entre Conrad et Melville, mais un peu plus haut parce qu'un peu plus bas sur l'étagère des lecteurs, immédiate dans sa force et dans son intensité onirique : pirates, jambes de bois et trésor sur île déserte. Et puis il y a Long John Silver.