
(Les hommes sans visage)
Ils n'avaient pas de visage. Certains affichaient un large sourire de tête de mort, l'ivoire clair des dents illuminant la chair déchirée, des cavités profondes à la place des yeux. D'autres ne possédaient même pas de sourire - tout ce qu'il y avait d'humain en eux avait été arraché en une fraction de seconde par l'explosion de la mine. Euclides évitait de lever les yeux. Il circulait entre les pupitres et tout ce qu'il voyait c'était des jambes, des chaussures,; des pantlons élimés mais propres, des souleirs éculés et cependant cirés, brillant comme s'ils étaient neufs. Certains de ces hommes n'avaient qu'une chaussure. Que faisaient-ils de celle qui était superflue ? Peut-être achetaient-ils la paire en commun avec un autre mutilé. Le type qui avait perdu le pied droit cherchait quelqu'un qui n'avait plus le gauche et ils allaient acheter ensemble des souliers. Euclides détestait les mines. mine : engin de guerre camouflé ou dissimulé qui contient des matières explosives, et qui sert à détruire des remparts, des tranchées des individus, etc (dictionnaire Aurélio.) D'aucuns arment les mines de façon à tromper et à blesser les sapeurs. On peut, par exemple, attacher une grenade à la base de la mine; le sapeur désarme la mine, respire avec soulagement, "une de moins", tire dessus et ce faisant dégoupille à son insu la grenade... un... deux... trois... Boum !
Cet extrait n'est pas forcément caractéristique du ton et du mouvement de cette Guerre des Anges mais donne un aperçu du talent narratif et descriptif de l'auteur, de la qualité de sa réflexion romanesque.
Par Benjamin Berton