
Ils auraient pu finir dans le caniveau au milieu d’autres « ordures blanches » (« white trash » en VF) anonymes, eux qui viennent souvent du sud profond et pauvres des Etats-unis ou des villes symboles de la perdition US (Los Angeles, San Francisco, Oakland). Leurs vies auraient pu se résumer à l’ennui au milieu de trailer park dans des caravanes délabrées, sans le sou, sans famille et sans amis. Ce sont les écrivains White trash. Au lieu de ça, ils se sont hissés au niveau d’écrivains reconnus et mondialement adulés, les Harry Crews, Russell Banks, Larry Brown ou Daniel Woodrell, eux-mêmes héritiers de Sherwood Anderson ou Erskine Caldwell.
Sherwood Anderson, l’inventeur du genre “white trash”

Né en 1876 dans le Midwest rural pauvre Anderson invente dans son roman Poor White (1920), la figure littéraire du « white trash » : le pauvre blanc abandonné sur le bas-côté du rêve américain. Celui qui, venu d’un pays lointain pour réussir, n’arrive pas a se tirer de la misère dans laquelle il est né. Anderson pour sa part à un peu mieux réussi. Il parvint à devenir ingénieur puis administrateur de l’usine dans laquelle il travaillait dans l’Ohio, avant de quitter sa région natale pour New York où il devint véritablement écrivain. En plus de la question raciale (peut-on décemment être à la fois « pauvre » et « blanc » dans une société ou la misère est généralement vécue par les noirs ?), Anderson amène la question sociale et politique. En effet, les années 20 virent les mêmes mutations techniques que la révolution industrielles, supprimant de nombreux emplois jusqu’alors tenues par des ouvriers et des paysans d’origines Européennes, arrivés aux Etats-Unis durant l’âge d’or du plein emploi. Ceux-ci, licenciés ou simplement dépassés, se verront subitement déclassés et se retrouvent sur la route, vagabonds à la recherche d’emploi, et d’un toit pour une nuit. C’est cette déchéance douloureuse et mal vécue que s’attachera à décrire Anderson sa vie durant.
Œuvres majeures :
Winesburg-en-Ohio (L’imaginaire/Gallimard)
Pauvres blancs (La Découverte)
Le triomphe de l'oeuf (La Découverte)
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Erskine Caldwell, porte parole des damnés de la terre

Issue du sud profond (il est né en Géorgie en 1903) Erskine Caldwell est lui aussi le témoin de la pauvreté terrible des fermiers et des paysans blancs du Mississipi, de Géorgie et de l’Alabama. Ses œuvres décrivent des scènes véritablement choquantes quand elles sont mises en parallèle avec l’époque dans lesquelles elles furent écrites. Réduit au vol – quand ce n’est pas au meurtre - pour survivre, les paysans américains des années 30 durent faire face à la grande dépression, pouvant à peine nourrir leurs enfants et se virent jeter sur les routes pour trouver du travail comme journalier. Des conditions de vies abjectes qui mirent les Etats-Unis d’alors au rang de champion mondial des inégalités sociales. Encore une fois la question raciale se pose dans les œuvres de Caldwell quand il décrit la population blanche contrainte de vivre de la récolte du tabac ou du coton au côté des noirs américains dont s’était à l’origine les tâches principales. Marqué par la pensée socialiste, Erskine Caldwell est le porte parole de ses nouveaux damnés de la terre, obligés de passer du champ à l’usine. Ces américains venus pour réussir et finalement contraint à l’exode, dans des conditions difficilement imaginables pour un pays développé. A travers la figure du pauvre blanc, il érige également celles de figures Américaines héroïques et tragique du quotidien, capable du pire comme du meilleur, mais toujours debout, face à l’adversité.
Œuvres majeures :
La route du tabac (Folio)
Le petit arpent du bon Dieu (Folio)
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Harry Crews, white trash du bayou

L’histoire d’Harry Crews est typique de ces auteurs qui se sortirent de la misère et de l’ignorance à la force du poignet. Et s’agissant de « force », Harry crews n’est certes pas le dernier. Cet auteur pour le moins atypique, né en pleine dépression dans le comté de Bacon en Géorgie (autant dire « nulle part ») a beau s’être fait aujourd’hui une réputation internationale, il n’en considère pas moins encore que « survivre est suffisant comme triomphe ». Comme beaucoup d’homme de son milieu (et de sa génération) c’est l’armée qui permettra à Crews de prendre son envole. Engagé à dix-sept ans, c’est grâce à la bourse que lui alloue le corps des Marines US que l’intéressé pourra entamer les études qui feront de lui un homme cultivé. Crews restera pourtant sa vie durant un personnage du sud profond, un freak du bayou de Floride, comme tous ceux qu’il a longtemps côtoyé. Fasciné par le grotesque et l’exagération, son écriture reflète les peurs et les fantasmes d’une société démunie de tout (et surtout de culture, donc de recul). Bâtie comme une montagne Harry Crews (qui avait épousé une culturiste) aura une vie aussi chaotique que celle de ces personnages. Traversant les Etats-Unis, il se liera d’amitié avec la lie de la société américaine, celle-là même qui lui inspireront ses récits. Disparu en mars 2012, il est aujourd’hui le symbole des écrivains white trash US. La majorité de sa production est édité chez Gallimard Noire.
Œuvres majeures :
La malédiction du gitan (Folio Policier)
La Foire aux Serpents (Folio Policier)
Body (Gallimard/La Noire)
Car (Gallimard/La Noir)
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Russell Banks, la déchéance du petit blanc nord-américain

Immense écrivain US, Russell Banks n’en est pas moins l’un des auteurs white trash par excellence. Il est le témoin, le légataire même, des ouvriers blancs que la société américaine des années Reagan à mis à la rue. Avec Banks, c’est la « nouvelle génération » white trash que nous découvrons. La tradition de la misère blanche aux USA étant majoritairement concentrée au sud du pays, Russell Banks quand à lui se fait l’écho du déclassement et de la rage née de la frustration du « pauvre blanc du nord », l’ex-col bleu qui perd son emploi et vit l’expérience du rejet et de l’ostracisme. Ainé de quatre enfants, Banks est petit-fils et fils de plombier. Son père, alcoolique violent fera vivre un enfer à sa famille jusqu’à l’effondrement final. La saga familiale de Banks est symptomatique d’une certaine société américaine sur le déclin. Ainsi il perd deux frères, l’un au Vietnam, l’autre homeless (sans abri), connaitra une mort tragique. La misère, l’inculture, le sentiment d’être un looser, l’auteur connait. Originaire du New Hampshire, il quitte sa famille dans les années 50 pour émigrer en Floride avec son épouse d’alors. Il vit un temps dans un mobile-home (le fameux trailer qui restera la marque de fabrique de la décadence blanche américaine) et sa condition lui provoque une grave dépression. C’est sa rencontre avec Nelson Algren, l’auteur plébiscité de l’Homme au bras d’or qui fera de Banks un écrivain à part entière. Il est aujourd’hui l’auteur admiré de plus d’une douzaine de romans et de cinq recueils de nouvelles tous publiés chez Actes Sud.
Œuvres majeures :
Hamilton Stark (Actes Sud)
Affliction (Actes Sud)
Sous le règne de Bone (Actes Sud)
Lointain souvenirs de la peau (Actes Sud)
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Barry Grahams, un moine bouddhiste white trash

Barry Grahams est un cas dans le cadre de la littérature white trash car il en est certainement le seul auteur d’origine Européenne. Le phénomène white trash étant majoritairement américain, il s’étend bien évidemment aujourd’hui avec la paupérisation mondiale au reste des pays développés. Ceci étant Grahams a beau être né en Ecosse (à Glasgow la noire) en 1966, il a également fait le choix d’émigrer aux Etats-Unis dans les années 90. Ancien boxeur, un temps fossoyeur, il devient bouddhiste et exerce la charge d’abbé au Sitting Frog Zen Center en Arizona, état dans lequel il réside actuellement. Aujourd’hui écrivain et journaliste, il a – entre autre - accepté d’assister à la mise à mort de deux condamnés aux Etats-Unis (fait qu’il raconte dans Regarde les hommes mourir, paru chez 13ième Note en 2011. Issue de la tranche pauvre de la société anglo-saxonne, Grahams se fait le porte-parole des déclassés du monde, travelers, sans abris, délinquants, prostitué, artistes. Sa vision extrêmement lucide célèbre la fugacité de la vie, des rencontres, de l’amour. Une vision sans concession mais aussi pleine de tendresse et de compassion qui en font l’un des auteurs les plus touchants et intéressants de sa génération.
Œuvres majeures :
Regarde les hommes mourir (13ième Note)
Les nuits blanches d'Edimbourg (Pulse/13ième Note)
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Michael Guinzburg, le looser magnifique

Guinzburg, absent des rayons des librairies depuis quelques années, n’en est pas moins l’un des cas les plus remarquables dans le domaine de la littérature white trash. Issue de la classe moyenne américaine en déliquescence depuis l’arrivée de Reagan au pouvoir, cet écrivain né à New York a beaucoup voyagé. Après une enfance traumatisante, une adolescence de délinquant et un passé de junkie, il vécu un temps à Los Angeles, cité des déclassés et plus tard à Paris, ville des clochards. Si ses origines sociales ne le placent pas automatiquement dans la catégorie des écrivains aux « racines white trash », ses sujets eux, l’en rapproche immanquablement. Sa biographie qui l’affuble des métiers les plus improbables (emballeur de poisson, détective privé, garde du corps de strip-teaseuse, chauffeur de poids lourds ou de gangster) comme ses personnages – en gros la lie de l’humanité perdue dans les bas-fonds New Yorkais, les artistes paumés et addicts isolés à Big Sur (Jackson Pollocks dans l'Irremplaçable Expérience de l'explosion de la tête), le petit peuple des junkies – en font tout comme Barry Grahams le porte parole privilégié de la misère blanche Américaine et le précurseurs de la tendance creusée par des auteurs comme Jerry Stahl, Dan Fante ou Mark SaFranko.
Œuvres majeures :
Envois moi au ciel Scotty (Folio Policier)
l'Irremplaçable Expérience de l'explosion de la tête (Gallimard/La Noire)
Le plombier des âmes (Grasset)
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Larry Brown, la tragédie du pauvre blanc

Larry Brown est mort malheureusement. Révélé dans nos contrés dans les années 90 par l’immense écrivain journaliste Philippe Garnier, Brown fait parti de ces météores de la littérature US, c’est aussi un écrivain qui entre indéniablement dans la catégorie des « auteurs white trash ». Né le neuf juillet 1951 à Oxford dans le Mississipi, élevé par sa mère qui tenait un minable magasin à Tula (Comté de Lafayette, toujours dans le sud), Larry Brown est un stéréotype d’auteur sudiste : un blanc aussi pauvre que ces voisins noirs. Pauvre, il le restera d’ailleurs jusqu’à sa mort à 53 ans, le 24 novembre 2004, d’une crise cardiaque. Pompier (fonction dont il démissionna régulièrement pour revenir autant de fois), mais aussi véritable écrivain, même si la vocation allait et venait chez cet énergumène, Larry Brown était un émule de Cormac McCarthy, celui-là même qui le poussa à écrire. Son œuvre s’annonçait donc immense c’est une évidence. Celui que Philippe Garnier présentait comme « le Bukowski des Honky-Tonk » (ces bouges où les musiciens venaient jouer du blues ou de la country pour un public rural désireux de s’encanailler) ou de « Selby de cambrousse », n’aura malheureusement le temps d’écrire que cinq romans coup de poing décrivant tous la réalité de la population blanche et misérable du sud des Etats-Unis. Un must pour tous ceux qui désireraient faire le tour de la question.
Œuvres majeures :
Sale boulot (Folio Policier)
Joe (Folio Policier)
Fay (Folio Policier)
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Daniel Woodrell, les white trash se rebiffent

Originaire des Ozark, terre rocailleuse et inhospitalière du sud profond des Etats-Unis, Daniel Woodrell n’a de cesse de décrire l’ambiance, les paysages, les caractères et le mode de vie de ses coreligionnaires, les pauvres blancs américains, éternels rebelles sans cause si ce n’est la leur, de ceux que l'on nomme white trash aujourd'hui et hillbillies hier. Comme beaucoup de petit blanc pauvres, c’est encore une fois les Marines qui sauvèrent cet auteur de la misère crasse, tant psychologique que sociale. Véritablement amoureux de ses origines et de sa région pourtant inhospitalière 65% du temps (une fournaise en été, un désert glacé l’hiver), les romans de Daniel Woodrell décrivent un monde enchanté où archaïsmes et superstitions côtoient tant bien que mal progrès et civilisation. La population, souvent arriérée et terriblement indépendante, ne se laisse pas mener à la baguette par le gouvernement américain et donne très souvent du fil à retordre à la police locale (et souvent bienveillante). Pour décrire ses intrigues policières sur fond d'Amérique profonde et pauvre, Woodrell inventera le terme « Country Noir » dans le courant des années 90. Dénomination qui sera rapidement reprise par la critique. Proche de l’univers d’un Harry Crews ou d’un Larry Brown en plus radical encore, et avec une touche d’humour noir inimitable, la prose de Woodrell rencontrera véritablement le succès en avec l’adaptation d’Un hiver de glace et celle de Une chevauchée avec le diable, respectivement par Debra Granik et Ang Lee.
Œuvres majeures :
Un hiver de glace (Rivages)
Les ombres du passé (Rivages)
La Mort du petit cœur (Rivages)
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Donald Ray Pollock, biographe de la white trash attitude

Aujourd’hui célébré par toute la critique littéraire, Donald Ray Pollock n’en est pas moins un rescapé de cet univers conjuguant misère psychologique et sociale. Un pur white trash, sorti de sa condition grâce à sa force de caractère et son talent de conteur hors-pair. S’il est né à Knockemstiff, Ohio, une région qui compile décidément toutes les tares Américaines, Donald Ray Pollock n’en reste pas moins avant tout un incroyable styliste. Un art qu’il a mit longtemps à développé puisqu’il était originellement conducteur de camion et ouvrier dans une usine de pâte à papier dans laquelle il travailla pendant 32 ans. Ce sont des cours de creative writing donnés par l'Université d'État de l'Ohio qui lui permirent de devenir véritablement un écrivain à l’âge tardif de 50 ans ! Dans son premier roman portant ni plus ni moins que le nom de son village natal Knockemstiff, la peinture sans concession de la population de son petit village évoque autant l’enfer rural de Délivrance que les pires cauchemars du Freaks, le film culte de Tod Browning. Religieux radicaux, tueurs en série, relations incestueuses, prédicateur tordu et pervers, Donald Ray Pollocks n’est pas tendre avec cette Xième génération de white trash solidement enracinée dans la folie, la consanguinité et la bêtise crasse. Au contraire de ses prédécesseurs, Pollock ne porte pas son passé dans son cœur. Il n’éprouve semble t’il aucune nostalgie pour une vie qu’il a quitté dés qu’il le pouvait.
Œuvres majeures :
Knockemstiff (Buchet Chastel)
Le Diable, tout le temps (Albin Michel)
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Eric Miles Williamson, vent de liberté white trash

Ecrivain discret et encore peu connu dans nos contrés, Eric Miles Williamson n’a qu’un modèle, Jack London. Comme lui cet auteur américain de 51 ans, a très tôt perdu son père. Ils sont également tous deux issues du ghetto portuaire d’Oakland, en Californie, dans lequel les parents donnèrent naissance à leur fils Eric en 1961, tandis qu’en 1878 la famille de Jack London s’y installe pour fuir l’épidémie de diphtérie qui ravage San Fransisco. Pour faire un raccourci on peut dire que le vent de liberté qui souffle sur l’œuvre de London ébouriffe tout autant celle de Williamson. Au contraire de son collègue Donald Ray Pollock, Eric Miles Williamson voit dans la situation pourtant peu enviable des pauvres blancs d’Amérique, des rebuts et des laissés pour compte, une façon de s’émanciper d’une société aux règles morales contraignantes et peu satisfaisantes. De fait, l’écrivain qui fut initialement ouvrier dans le bâtiment, est certainement l’un des rares dans cette catégorie à tirer des leçons positives de la misère endémique qui frappe la classe moyenne Américaine, transformant ses citoyens malchanceux en héros romantiques modernes, en poètes du chaos.
Œuvres majeures :
Gris-Oakland (Gallimard)
Noir béton (Fayard)
Bienvenue à Oakland (Fayard)
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Par Maxence Grugier.
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