
L'histoire des civilisations imaginaires en littérature mériterait un ouvrage complet - plusieurs sûrement. On distingue les civilisations qui sont créées pour le jeu par des écrivains démiurges, scientifiques ou soucieux du détail, les civilisations miroirs qui n'ont de sens que parce qu'elles ramènent plus ou moins directement à la civilisation humaine et ses états. Il y a les civilisations poétiques, les civilisations ethniques, les civilisations militantes (celles qui soutiennent une idéologie naissante, marxisme ou autre), les civilisations extraterrestres qui choisissent rarement leur cas, et encore les civilisations-dispositifs qui viennent servir plus directement un projet théorique ou une démonstration. Mais au-delà d'une typologie qu'on n'aura pas la prétention ni l'ambition de développer ici, les civilisations imaginaires sont aussi et avant tout une collection de rêves et d'histoires remarquables. Une civilisation imaginaire : c'est un territoire, une topographie, un peuple, un système social, ce qu'on appelle une culture, mais souvent d'autres êtres humains ou non, d'autres schémas de pensée, d'autres langues. Parmi les 1001 prodiges de la littérature, on en a retenu une douzaine, qu'ils soient évidents, incontournables, ou simplement parmi nos favoris.
1. Les Houyhnhnms et les Yahoos
dans {
} de Jonathan Swift, 1726
On pourrait faire un développement spécifique pour chacun des {Voyages de Gulliver} (il y en a quatre) qui tous mènent à une civilisation différente. Parce que c'est la moins connue, et néanmoins la plus spectaculaire, on parlera surtout et encore de la formidable société des Houyhnhnms (prononcez comme vous pouvez). Les Houyhnhnms sont des chevaux arrivés au sommet de leur développement : ils sont beaux, intelligents, racés et élégants, et ont surtout atteint une sorte de sagesse philosophique indépassable. Leur grandeur est d'autant plus admirable qu'ils vivent entourés des Yahoos, des êtres veules, laids et aux réactions totalement imprévisibles. Les Houyhnhnms sont merveilleux, les Yahoos répugnants et méprisables. Les uns sont des chevaux, les autres des hommes. Derrière l'exploration de surface et la force de la fable (la différence entre l'homme et l'animal), Swift nous offre quelques images splendides et un univers à haute teneur poétique.
2. La cité Terre
dans {Le Monde inverti} de Christopher Priest, 1974
Chef d'oeuvre de la science-fiction contemporaine et premier roman de Christopher Priest, {Le Monde inverti} réussit rien moins qu'à substituer à notre unité de compte habituelle (le temps) une autre référence (le kilomètre). Une cité baptisée Terre parcourt le monde en glissant sur des rails, tirée par ses habitants dont c'est à peu près la seule occupation. La ville doit être menée vers un endroit mystérieux et insaisissable (il se déplace) qu'on appelle l'Optimum, sous peine de subir d'étranges distorsions et de finir en bouillie. Plus on s'éloigne de l'optimum plus on entre dans le règne de l'étrange. Le héros du {Monde inverti} se retrouve à aller à contre-courant, ce qui nous permet de découvrir avec lui les ressorts de ce nouveau monde. A lire absolument pour ceux qui ne l'ont pas déjà fait.
3. Le paradis d'Harlech
dans {Les Libertins du ciel} de John Boyd, 1969
Deux astronautes débarquent à quelques centaines de galaxies d'ici, sur la planète Harlech. Ils y trouvent une civilisation baptisée « Le Paradis », peuplée d'êtres aux longues jambes, où les femmes vont nues et sont d'une gentillesse proverbiale. La civilisation d'Harlech est dominée par un fin stratège qui a des allures de dictateur. Mais ce qui compte ici, plus que la culture et la politique, c'est le sexe, et la portée d'une civilisation qui le pratiquerait sans arrière-pensée. Les astronautes donnent des cours de civilisation humaine avant de contaminer la planète avec leurs idéologies nauséabondes : la jalousie, la possession, l'adultère. Critique acerbe des entreprises de colonisation, {Les Libertins du Ciel} est aussi un conte complètement amoral où le sexe (non explicite, rassurez-vous) mène le monde encore plus directement que dans la vraie vie : un monument érotique méconnu de son époque.
4. Le Disque-Monde
dans {Les Annales du Disque-Monde} de Terry Pratchett
Avec ses trente et quelques tomes, il faudra se souvenir du {Disque Monde} comme l'oeuvre de fantasy créative la plus volumineuse et remarquable des cinquante dernières années. Les parallèles avec l'histoire humaine sont permanents, et souvent transparents, mais Pratchett a monté un monde autour d'une poésie inédite et, c'est encore plus rare, d'un simple éclat de rire. Au fil du temps et des volumes, le territoire du Disque Monde s'est agrandi et a pris une consistance bien réelle : cartes, système tortue, paysages, ville (Ankh Morpok qu'on connaît désormais comme sa poche), personnages imaginaires et légendes.
5. Le Pays fantastique
dans {L'Histoire sans fin} de Michael Ende, 1979
Popularisé par un film sublime, {L'Histoire sans fin} nous emmène, avec son héros Bastien, un gamin un peu grassouillet et timide, dans une mise en abyme remarquable au Pays Fantastique. Dirigé par une petite Impératrice moribonde, recluse dans sa Tour d'Ivoire, le Pays Fantastique est menacé par le Néant. Récit initiatique, épique, le petit Télémaque allemand va aller de découvertes en découvertes et notamment réaliser que le Pays Fantastique est menacé par les hommes eux-mêmes qui, en « cessant de rêver », en vident l'énergie vitale. Prolongé par plusieurs récits plus ou moins réussis, l'univers du Pays Fantastique (Bastien lit un livre dans le livre qu'il a volé dans une librairie) vaut par la qualité d'imagination de Ende, ses personnages secondaires épatants et son intensité fébrile.
6. Les Wards
dans {
} de Frédéric Werst, 2011
A la manière d'un j.r.r. tolkien philologue, Frédéric Werst a tout inventé de la civilisation wardienne : son histoire, sa littérature, sa langue (le wardwesân : le roman est en édition bilingue). On en reste baba. Dans son premier roman, {Ward Ier-IIe siècles}, qui en appelle d'autres (on attend la suite des aventures wardiennes), Werst nous offre une formidable anthologie de cette culture imaginaire où d'autres mythes, d'autres croyances, d'autres us sont venus façonner un univers à la fois proche (l'effet miroir est permanent) et différent du nôtre. L'exercice est brillantissime mais pèche par son extrême discipline et par sa nature : la création du monde imaginaire supplante en effet l'intérêt du monde créé. {Ward}, c'est le {Seigneur des Anneaux} sans les anneaux et l'aventure qui va avec.
7. Les Yapous
dans {
} de Bernard Quiriny, 2008
Dans la grande guerre du faux menée par les écrivains de fiction, la tribu des Yapous, qui constitue une des nouvelles des {Contes Carnivores} de Bernard Quiriny, mérite la mention de l'absurde. Evoluant dans la forêt amazonienne, et coupés de tout contact avec le monde (du moins, avant qu'on ne raconte leur histoire), les Yapous sont l'une de ces tribus qu'aurait pu décrire Levi-Strauss. Mais voilà : ils parlent une langue étonnante où les mots n'ont jamais la même signification, où n'importe quel mot donc peut vouloir dire, selon le ton et le contexte qu'on lui donne, n'importe quoi. Du coup, l'incompréhension est loi et le bordel ambiant sujet à des quiproquos parfois productifs, parfois non. Quiriny, fin lettré et Oulipien de coeur, s'amuse de ses sources anthropologiques et joue évidemment avec les mots et les formes pour tisser ce petite conte moral sur les vertus et les désastres de l'incommunicabilité.
8. Tlön
dans {
} de Jorge luis borges, 1940
Nouvelle aujourd'hui intégrée au plus célèbre recueil de nouvelles de Borges, {Fictions}, {Tlön, Uqbar, Orbis Tertius}, peut être considérée comme la mère à rebours de toutes les inventions de civilisations imaginaires. La manière dont Borges donne corps à Uqbar et à la région de Tlön n'a pas l'ampleur (il s'agit d'une nouvelle) d'autres créations mais ce qui compte ici, c'est bien entendu le lien qu'établit l'auteur entre le monde réel, les créations imaginaires et ceux qui les produisent. Pour dire en une phrase ce qui se passe ici, disons qu'un collectif d'intellectuels décide d'inventer un monde (Tlön, donc) et par la force des théories de Berkeley (résumé : le monde naît de l'idée du monde) le ressaisit par la trace qu'il laisse dans des articles, les souvenirs, des livres, . Autant dire que, pour le commun des mortels et des lecteurs, la lecture est aussi impressionnante que difficile à saisir. Tlön est le sésame vers la compréhension du cinéma hollywoodien contemporain, de {
. C'est une cathédrale littéraire qui vit sur et par le langage.
9. Les Elois et les Morlochs
dans {
} de h-g wells, 1894-95
Wells représente à lui seul un genre littéraire à part entière : celui qui prend pour civilisations imaginaires des états possibles de notre devenir. On aurait pu citer Pierre Boulle et sa
}, mais Wells est incontournable pour sa description d'une post-humanité scindée en deux sous-ensembles contrastés, allégorie d'une lutte des classes exacerbée et ayant conduit à une quasi-modification de l'espèce. Les Morlochs, race esclave, sont brutaux et sauvages, les Elois sont souverains et constituent une oligarchie développée, supérieure et somptueuse.
10. Les Batoutos
dans {
} de Edouard Glissant, 1999
D'une manière générale, les inventeurs de civilisation ont toujours à coeur d'ancrer leurs inventions dans une géographie précise : une ville, un lieu, un pays. Edouard Glissant dans un mouvement audacieux balaie (non innocemment) cette règle en faisant des Batoutos (qui pourraient être une tribu africaine ou un peuple disparu) des nomades, dont la civilisation sera racontée à travers la destinée (au fil des siècles) de plusieurs d'entre eux, envoyés dans le monde. La description en creux est somptueuse et conduit à la définition de caractères humains essentiels, libres, audacieux mais qui ne portent sur eux aucune identité remarquable. La civilisation des Batoutos est la civilisation du plus petit dénominateur commun, de la banalité. A sa manière, Glissant raconte évidemment l'histoire de ces diasporas qui ne pèsent pas tant que ça sur l'Histoire du monde, des diasporas perdues (et des pertes collatérales) mais qui sont belles d'exister comme des graines qu'on sèmerait au vent et qui pousseraient ou non.
11. La Terre du Milieu
dans {
} de j.r.r. tolkien, 1954-1955
On ne va pas vous faire l'injure de vous raconter ce dont parle {Le Seigneur des Anneaux}. Il paraît néanmoins impossible de ne pas en parler tant le travail réalisé par un Tolkien obsessionnel et nourri lui-même aux mythes et légendes (nordiques notamment) de l'humanité a fait date dans l'histoire de la littérature. Hobbits, anneau magique, langue, Mordor et tout le toutim : l'oeuvre est insensée et ne se résume SURTOUT PAS à ces moments de bravoure. Derrière chaque élément de la saga, Tolkien invente qui une langue, qui une chronologie historique détaillée. Il n'y a pas un hectare de cette terre là qui n'ait son document fondateur. Par delà la postérité de l'ouvrage, c'est ce travail de fourmi formidable qui époustoufle.
12. La Civilisation du rêve
dans {
} de Neil Gaiman, 1989
Les comics ont inventé des mondes : c'est l'une de leurs principales raisons d'être. Mais si le {Sandman} de Neil Gaiman mérite sa place comme unique représentant du genre, c'est qu'il y est question d'une civilisation du rêve aux ramifications quasi infinies (2000 pages en tout), bâtie sur un recyclage et une absorption globale de tous les éléments qui composent la civilisation humaine (antique, nordique, ). Gaiman brasse la matière imaginaire pour la monter en un monde qui tient debout : son Dream est le prince des rêves et est entouré, dans son château, de personnages secondaires passionnants. Surtout, il croise d'autres personnages de légende (ses frères et soeurs, bien sûr, qu'on désigne sous le nom d'Eternel, mais aussi Shakespeare, Orphée et bien d'autres). La civilisation du rêve a ses codes, ses règles (chevaleresques ou mythologiques), ses tourments. Le monde ainsi créé est l'un des plus riches, référencés, impeccablement illustrés, qu'on puisse trouver.
13. Les Farugios
dans {
} de Urbano Moacir Espedite, 2011Tout chaud et tout frais de l'année en cours, le pays des Farugios de l'argentin Espedite nous dévoile une civilisation sud-américaine inédite, à la bordure mexicaine, où les femmes sont belles, rousses et raisonnables, et où les hommes se battent à coup de dialectique, de mots fleuris et de pamphlets psycho-discursifs. {Palabres} est un roman à mi-chemin entre la fable et la satire qui, en mêlant ambiance cartoon et roman historique, réussit à inventer un monde picaresque et loufoque où l'on évoque en creux ou frontalement la lutte des classes, la religion, la force des mots et le rapport au pouvoir (renvoyant à une Amérique du Sud longtemps déchirée par les dictateurs de pacotille). La langue Farugios, les us et coutumes de ce peuple sont ce qu'il y a de plus drôles ici, soutenus dans la récente édition par quelques gravures de toute beauté. Si les Farugios n'avaient pas été inventés, il aurait fallu qu'ils existent !