
Lire la chronique de {Mes illusions donnent sur la cour} et
."Les temps ont changé. J'ai vu beaucoup de choses. Nous en avons tous vu beaucoup, Kevin, Anna, moi et ceux qui sont coincés dans l'avenir. Nous sommes différents." Voilà ce que constate Mathilda, l'héroïne du roman de Victor Lodato. Ce n'est pas un cri revendicatif, mais la vérité résignée et meurtrie d'une jeune fille d'à peine 15 ans.
Cette année, quatre romans de la rentrée littéraire décortiquent l'adolescence. Quatre voix qui racontent un individu, un présent, mais qui parlent d'une même jeunesse. Dans
et Sacha Sperling s'invente un double de papier dans {Mes illusions donnent sur la cour}.
Premier constat, les jeunes ont vieilli. Ce n'est pas leur faute si les tours sont tombées, si le chômage a monté et si on leur colle en permanence sous le nez des images, des images, encore des images. Dopés par le réel numérique, les ados provoquent et cherchent un ailleurs là où ils peuvent : dans les substances pas toujours légales, dans la violence, quitte à souffrir, souvent.
Soyez différents
Comment sortir du lot, s'inventer une singularité, alors qu'on est bloqué dans un quotidien désespérément gris et monotone? Pour se différencier, les ados des livres ont chacun leur méthode : Mathilda et le nietzschéen de Lacroix provoquent et expérimentent le mal, Sacha se drogue et ne va plus en cours, {Culte} invente du surnaturel. L'ado qui se noie dans la masse a disparu, de même que le « jsuis mal dans ma peau » typique de cet âge. Mais la souffrance est toujours là, diffuse, et relève de l'existentiel : à quoi sert de vivre, à quoi riment la violence et le consumérisme, pourquoi les hommes se battent. Quelle sagesse dans l'angoisse ! Le philosophe en herbe de Lacroix a tout de même l'honnêteté de reconnaître : « Je suis nietzschéen sans doute, et pourtant je n'ai pas la force de m'en moquer. De l'envisager avec un détachement amusé, cette épreuve de maths. »
Les cours, ce calvaire
Pannes de réveil, interros foirées, enseignants extraterrestres : au lycée, rien de nouveau depuis un siècle. Les quatre romans se déroulent au rythme d'une année scolaire, et le système éducatif en prend pour son grade, notamment dans {Culte}, dont le personnage central est un jeune prof atterri dans un établissement paumé, où les enseignants fantasment sur leurs élèves et finissent par les agresser. Sinon, les profs sont juste de gentils benêts qui s'aperçoivent à peine que leur auditoire leur glisse entre les mains. Sur la fin, le Sacha de {Mes illusions} ne va plus en cours du tout, ce qui nous vaut de savoureux face à face prof/mère/ado. La salle de classe est toujours le lieu de l'aliénation et de l'enfermement, jamais celui de l'épanouissement. La connaissance s'acquiert ailleurs, c'est beaucoup plus excitant.
Romans de désapprentissage
Le schéma classique du roman d'initiation, épreuve / apprentissage, a fait son temps. Les repères, familiaux, culturels, sociaux, se sont écroulés, et l'ado avance comme il peut dans ce champ de bataille. Ne demandez pas aux parents d'incarner une quelconque boussole : parents dépassés chez Lodato, parents à l'ouest chez Sperling, parents inexistants chez Deresh et Lacroix, il y a de tout, mais rien qui tienne la route.
Faut-il en être pour la raconter ?
En tout cas ça aide, à en croire Sacha Sperling, qui en sortait tout juste lorsqu'il a écrit {Mes illusions}. A 16 ans, Lyubko Deresh a su observer ses semblables avec une ironie surprenante, mais il ne va pas au-delà de la satire sociale (le lycée comme une jungle où chacun essaie de survivre). Seul le regard de Victor Lodato témoigne d'une réelle distance, son roman se présentant comme l'aboutissement d'une analyse poussée de l'adolescence. Sa Mathilda remporte la palme de la quête identitaire, elle qui se confond avec sa soeur décédée et qui est persuadée que des observateurs invisibles jugent ses moindres faits et gestes. A côté d'elle, les certitudes nietzschéennes d'Alexandre Lacroix et les caprices de Sacha font pâle figure. Des quatre récits, celui de Victor Lodato met en scène avec le plus de finesse la difficulté de grandir aujourd'hui, en l'occurrence dans l'après 11 septembre.
Les autres ados de cette rentréeJean-Claude Guenassia,
. Roman historique dont le narrateur atteint l'âge adulte sur fond de guerre d'Algérie, de premiers pas sur la Lune et d'intellectuels russes exilés. François Beaune, {Un homme louche} : Le journal intime d'un ado marginal, qui se fait l'observateur de la France rurale.
Par Madeleine Bourgois