
Dans la réalité alternative dans laquelle je vis depuis un peu plus de 30 ans, le Prix Goncourt n'est pas allé en 2006 au médiocre Jonathan Littell pour son roman , mais plus de dix ans avant, à un comics de Neil Gaiman presque aussi imposant (400 pages?) et appelé lui aussi . Celui-ci est somptueusement réédité par Vertigo, qui avait repris, il y a quelques temps déjà, le relais de Delcourt, dans l'édition complète des aventures de Sandman. Il ne reste, si mes comptes sont bons, qu'un seul livre avant que la série ne soit complète, et enfin justice sera rendue à ce qui reste l'une des sagas les plus imaginatives et les plus impressionnantes de la nouvelle scène comics.
Les excellents Comic Box revenaient dans leur dernier numéro sur la genèse du Sandman et les conditions de son incroyable succès. Gaiman y expliquait comment il avait repris, dans l'indifférence générale, ce vieux personnage poussiéreux et dont personne ne se souvenait pour le réinventer quasi complètement. Son Dream, Prince du Royaume de Rêve, avec ses allures de Robert Smith (modèle avoué du créateur), sa mélancolie maladive et son sens élevé des responsabilités est la clé de tout l'édifice de Gaiman : un héros à la fois très byronien, gothique et en même temps aussi fort et torturé qu'un héros antique. Dans ces Bienveillantes, qui constituent l'histoire la plus élaborée, la plus insensée de la saga, Dream a une position assez inhabituelle et paraît clairement débordé par les événements.
L'histoire repose sur l'enlèvement mystérieux d'un enfant, Daniel, qui conduit sa mère aux marges de la folie, sur la mise à sac gigantesque du Royaume de Rêve par les Bienveillantes, venues "venger" le "meurtre" charitable d'Orphée - déchiqueté par les femmes de Thrace - par son père dans un épisode précédent. Dream a été brisé par la disparition de son fils et semble peu disposé à répondre aux agresssions qui viennent de tous les côtés. On croise Loki redevenu furieux et libre, ce qui, comme toujours finira mal pour lui (un serpent, un roc et du poison dans la bouche, une femme amoureuse par dessus), Abel et Caïn qui se trucident pour l'éternité, un majordome, une corneille et le retour d'un Nouveau Corinthien, ce sublime démon avaleur d'yeux humains que Gaiman tira de nulle part au volume 3 (?). Les Bienveillantes fait partie de ces livres qui se racontent mal et se lisent bien. Le dessin reste une difficulté qu'il ne faut pas négliger chez ceux qui ne sont pas des fidèles de la série : les couleurs sont criardes, les visages dessinés à la serpe. Ce qui frappe toujours c'est ce décalage incroyable entre le propos et le trait - on se croirait dans les - d'habitude si préjudiciable aux comics et qui, ici, sur cette série précise, ajoute une dimension mythologique, farcesque, Falstaffienne à l'ensemble.
C'est peu dire que d'affirmer que Sandman est une série importante pour les amateurs de comics. Elle n'a pas eu une portée décisive sur le genre comme ou Dark Knight mais fait, après 10 ans, toujours figure d'OVNI narratif et poétique indépassable. Une adaptation cinématographique est discutée en coulisses qui pourrait transformer assez vite le rêve en cauchemar. En attendant, Dream continue d'hanter ou d'enchanter nos nuits, même presque mort, même presque re-né, comme on l'abandonne à la fin de ce volume.