Lectures d’été : sélection 2012 10 livres pour bronzer sous la pluie radioactive

09/07/2012 - 18h02
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S'il est impossible de maitriser la météo de son lieu de vacances, on peut au moins choisir quels bouquins emmener dans ses valises pour survivre à cet été sans soleil. Pour le cru 2012, Fluctuat vous propose une sélection de lecture aigre-douce, toujours signée Benjamin Berton.

Qu’on se le dise, l’été est et sera pourri de bout en bout. Au lieu de bronzer (impossible, sauf si vous vous farcissez un odieux voyage à l’étranger) et si vous ne voulez pas totalement gaspiller les quelques malheureuses semaines que la vie vous laisse pour vous… épanouir (on plaisante), il n’y a guère qu’une seule chance de vous refaire : lire, vivre des aventures par procuration et tenter de masquer la vanité de votre quotidien en vous mettant dans les pas d’écrivains chanceux et qui, par la seule force de la pensée, ont le pouvoir de s’emmener (vous sur le porte-bagages) là où ils veulent et quand ils veulent. Du soleil ? Oubliez ce truc tellement XXème siècle. Ce qu’il faut, c’est de l’alter-fiction, de l’anticipation sociale et de la mélancolie. Le lecteur du XXIème siècle sera malheureux, pâle et ne verra plus le soleil. A vos marque-pages….


- Flashback – Dan Simmons (Robert Laffont)

2035. Monde apocalyptique. On vous l’avait dit, ce sera le thème de l’été. Dan Simmons fait partie des grands visionnaires d’une science-fiction qui a déraillé depuis longtemps. Spinrad, Dantec, et quelques autres mangent tous au même râtelier : celui d’un conservatisme qui a enterré le monde occidental, placé un "Kalifat" au centre du jeu. Par delà la vision géopolitique (hum, hum), Flashback est un livre impeccable, un polar de niveau exceptionnel et une bible pour l’imagination digne du meilleur K. Dick Le flashback est une drogue au poil qui vous permet de revivre comme si vous y étiez les meilleurs (ou les pires) moments de votre vie, au point de vous abrutir dans votre propre nostalgie. Si votre femme est morte, ce qui est le cas du héros, et que votre fils traîne à 3000 bornes avec un gang, la meilleure chose à faire est de garder la tête dans le sac. Et puis des sales Japonais se souviennent que vous êtes un enquêteur… Simmons réussit son meilleur livre depuis des siècles.

  


- Une collection très particulière – Bernard Quiriny (Seuil)

Bernard Quiriny est le meilleur nouvelliste français en activité. Pas dur : il est le seul ou presque mais tout de même, son imagination carbure à plein ici et nous offre quelques morceaux de bravoure (rassemblés pour la plupart autour d’un thème : l’écrit, le livre, l’écriture, ce vieux machin). Pour dire la vérité, on attendait un peu plus de ce nouveau recueil, trop borgésien pour nous, trop cultivé et joueur, mais cela n’en reste pas moins du bel ouvrage qui rappelle aussi Carlos Zafon et son Barcelone de pacotille. Quiriny fait son chilien, son Bolano parfois, invente des villes à tomber amoureux et des livres à se pendre : la nouvelle relève de l’orfèvrerie et de l’horlogerie aussi. Quiriny n’a pas attendu 30 ans pour avoir sa Rolex. Pour l’été, c’est un plaisir de roi et de choix. Quitte à avoir du sable sur sa serviette, mieux vaut laisser le temps filer. 


- Et les hippopotames ont bouilli vifs dans leur piscine – William Burroughs/ Jack Kerouac (Gallimard)

Bon allez, ticket chic pour bouquin choc. Difficile de faire mieux comme casting et ce n’est même pas un fond de tiroir : juste un truc écrit pour la déconne, la gloire et un rétro-plan marketing du tonnerre de Dieu. Peut-être un livre à quatre mains Lévy-Musso…ou alors un Nothomb-Ruffin. Rigolez. Burroughs-Kerouac. Kerouac-Burroughs : qu’est-ce que vous voulez qu’on vous dise de plus ? On ne va pas se rendre ridicule et vous raconter l’histoire, ce truc de vieux clochards pour bacheliers en slips. Kerouac et Burroughs sont frais comme des gardons et puis Manhattan 1944 vaut bien Plomodiern 2012. When the beat goes on….qu’ils disaient. A écouter en lisant un Sonic Youth ou vice versa.  


- MarineMan- tome 1 "une question de vie ou de mer" - Ian Churchill (Glénat Comics)

Ce sera la seule concession faite ici à la saison. Ce MarineMan est un bonheur de comics qui est à la fois un décalque de Aquaman (un super-héros, pour ceux qui débarquent sur Terre), de l’homme de l’Atlantide et surtout (pour les référencés) de Tom Strong, l’immense héros de la science inventé par Alan Moore pour sa ligne ABC. Steve Ocean est un grand blond, genre aryen (ça a son importance) qui fait des documentaires façon Cousteau sur la vie subocéanique. Il a un compte Facebook et passe à la télé. Et puis, lors d’une sortie en mer filmée pour la télé, il déballe son pouvoir spécial : il respire sous l’eau et nage comme un marsouin à moteur. Le dessin très cartoony de Ian Churchill respire la bonne santé. Il y a de bons sentiments, de jolies nanas avec des gros seins (en maillot, qui plus est) et quelques beaux décrochés historiques : la révélation des origines de MarineMan est un classique du scénario de comics depuis 50 ans. Mieux vaut être nazi qu’écolo, si on veut faire le super-héros. C’est du beau boulot et on redemande en.. tome 2, sous peu. 


- Lettre du bout du monde – José Manuel Fajardo (Métaillié)

L’été, ça déprime sec. Vous avez aimé les aventures de Christophe Colomb, le panache, le vent dans les cheveux ? Vous adorerez les aventures de Domingo Perez, l’un des compagnons du navigateur star, laissez en plan sur l’Ile d’Hispaniola, avec 39 autres compadres. Domingo va vite déchanter et la soif de l’or faire son office : galère, galère, climat hostile et indienne aux cuisses accueillantes. Entre l’amour et l’or, il faut choisir. L’or, bien sûr et plutôt deux fois qu’une. Le récit de Fajardo est une merveille de suspense et d’équilibre, qui à la mode XVIème siècle (une narration au poil), atteint un degré de réalisme tout à fait sensationnel qui fait passer l’ami Mallick pour un baltringue. Entre les deux, il n’y a pas photo. Vous avez déjà essayé de courir dans les champs avec des indiens aux trousses ?


- Sylvia, te souvient-il ? – Rolando Damiani – (Allia)

Mélancolie, passion. Voici la seule vie d’écrivain qui ne sera jamais adaptée au cinéma (avec celle de l’anglais Philip Larkin, désolé). Ca vous dirait de mourir jeune, de souffrir le martyre et de passer votre vie à lire des livres en latin, en grec en écrivant de la philosophie. Ne jamais tirer un coup. Vivre chez papa, maman. Ecrire des poèmes sublimes et un Zibaldone qui franchit la mémoire des hommes à la perche et avec des ailes dans le dos. Vous aimez crever à Naples, ne jamais aimer personne. Avoir une bosse sur le dos, un nez aquilin et cracher des billes infâmes en crevant la faim. Je suis.. je suis…. La vie de Giacomo Leopardi. La biographie de Rolando Damiani nous restitue le calvaire divin du grand écrivain italien comme si on y était. Il y a bien quelques amis, virtuels souvent, épistolaires toujours, quelques instants de chaleur et cet insatiable besoin de consolation. Ah, si nous avions le courage des oiseaux, qui chantent dans le vent glacé. Leopardi/ Larkin, même combat.


- Le monde à l’endroit – Ron Rash (Seuil)

L’été, on ne sort jamais sans son adolescent, ses boutons, ses longs membres qui pendent dans le vide et semblent raccordés (déjà) à ses petites boules gonflées de vie. Travis Shelton, 17 ans, régale ici, dans le genre campagnard (les Appalaches), quand il découvre un champ de cannabis en allant pêcher la truite… C’est la fario des farios, l’herbe de montagne, qui appartient à quelqu’un, non ? Et puis voilà, le monde à l’endroit, c’est la Fureur de Vivre et A l’Est d’Eden, sans cette demi-portion de James Dean et avec de vrais vrais enjeux, pas juste des trucs siphonnés dans la bible. Trois hommes : le jeune, son père, le trafiquant, 3 destins et puis des aventures de feu par Ron Rash, dont c’est le 3ème roman traduit. 3.3.3 et 33, voilà la poésie des grands espaces, des caribous à aile et des pétards mouillés dans la culotte. Après ça, il n’est pas sûr que vous gardiez votre ado chez vous. Mieux vaut le laisser sur le bord de la route, là, la route des vacances. 


- Sale temps pour les braves – Don Carpenter (Cambourakis)

La misère, la mort, la prison : voilà tout ce qu’amène la pluie. On vous aura prévenu. La vie de Jack Levitt vous arrachera le cœur : abandonné à la naissance, Portland USA, un peu bad boy sur les bords, Jack est un authentique mec qui n’a pas de bol. Et si vous voulez savoir ce que c’est que de ne pas avoir de bol, Sale Temps pour les braves est fait pour vous. Il joue bien au billard. Est-ce que ce sera suffisant ? Il pourrait même devenir pédé, oh, gay, pardon… et perdre l’amour de sa vie. Don Carpenter, c’est du Pasolini US, de la beat génération qui se ramasse à la petite cuillère (sans sucre, sans coke), du Burroughs, Steinbeck avec de faux airs de Selby Junior, pour la crasse et les épaules basses. Le livre est de 1964. Il aura fallu 50 ans et les merveilles éditions Cambourakis (il reste des Jim Dodge au fait, des Jim Dodge, des Jim Dodge !) pour qu’on nous mette ça sur la table. Gris solaire, indice 15, et vous pouvez faire du poil au cap d’Agde, sans craindre les coups de soleil.


- Ghost Milk, Calling Time On The Grand Project – Iain Sinclair (Hamish Hamilton)

Oups, on avait menti. Celui-ci est de saison aussi. Le grand Iain Sinclair, le seul avec Moorcock, à avoir été présent pour la fondation de Londres, se paie le tour de la capitale anglaise à quelques semaines (mois, ici, le livre est en VO, sorti l’année dernière) des magnifiques Jeux Olympiques 2012. Oubliez Manaudou (qui ?) et les autres, le hand, la course à pied, Sinclair est le seul champion londonien en activité. Ballard lui mangeait dans la main et Will Self lui doit ses bonnes notes en psychogéographie. Sinclair se promène et ravive le souvenir d’une époque révolue : celle où des hommes vivaient (mal) en ville, celles où la laideur ne relevait pas d’un "grand projet de société" mais d’un contexte socio-historique. Il y a eu de la vie dans nos villes, il y a eu de la sueur. Il y a eu des arbres, des égouts, des rivières souterraines, du vent, de la poussière. La balade est magnifique, habitée comme un Peter Ackroyd bien écrit et poétique, plus complexe, plus intelligent, plus gros aussi (407 pages). Bon, vous pouvez aussi regarder le 100 mètres : ça dure moins longtemps. Ou alors les haies.


- Satellite Sisters – Maurice Dantec (Ring)

Hiiii,hhhhiiii, Daaaanntec is Bacccckkk. Petite souris a dit : "le 23 août, direction Mars, avec le groupe Muse et Richard Branson de chez Virgin Galactic". On dit ça on ne dit rien mais la première partie permet de gagner la seconde (deuxième ?, on ne va pas vendre la mèche) et il y a Toorop qui fait le guide du routard galactique. L’écriture de Maurice Dantec est en mode crypto-puzzle, neuro-science poétique du désert australien. L’impression est étrange, presque de déception au début (100 pages tout de même), avant qu’en vieux sportif on reprenne le rythme du nouveau monde et qu’on fasse entrer le texte en soi. Il bat encore, tchk, tchk, le texte qui bat, comme une baguette de sourcier. Scansion rock. Ouverture des espaces infinis. Les sœurs Zorn, en Sœur Etienne mystiques, un peu désincarnées mais que diable. Quand on gagne l’atoll (l’île du Dr Maurice était pas mal, à la repensée), l’hôtel, le démon est là. Satellite Sisters, satellite Brothers, on n’en dira pas plus, pas tout de suite, mais ce n°10, c’est Pirlo et Pirlouit, puis la flûte à 6 schtroumpfs. Foncez.

Par Benjamin Berton
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