
Mon syndrome de "lecture compulsive" m'amène presque toujours, entre les ouvrages en cours, à éplucher très soigneusement les 450 grammes de prospectus qu'un inconnu bienfaiteur glisse chaque semaine dans ma boîte aux lettres. Si ma préférence va aux journaux d'annonces gratuites qui relèvent d'un véritable travail d'écriture et de mise en avant de l'essentiel (vends 205 GTI Série Roland Garros - Mod 1996 - 200 000 km - bon état - cause déménagement - 1000 euros à débattre), les prospectus des grandes surfaces figurent parmi les derniers travaux réalistes que l'époque se permet encore. En plus d'une connaissance des prix (indispensable si vous voulez vous présenter à l'élection présidentielle - cassoulet au confit de canard 2,38 euros le kilo; 16,77 euros le kilo de Crackers salé de Belin,...), les prospectus de grandes surfaces vous proposent sur une cinquantaine de pages (ce qui doit demander un travail fou de casting puis de "shooting" avec des gigots, des cuissots de dinde, des bouteilles de vin de pays Merlot Syrha Rouge, ou des filets de maquereaux) des reconstitutions d'environnement ultraréaliste qui vous autorisent à entrer chez autrui. La reconstitution d'une table de fête vaut son pesant d'or chez Auchan, comme l'organisation d'une table de petit déjeuner, lumineuse, claire et accueillante (mais avec des tranches de concombres, à l'arrière plan) chez Leclerc. La lecture des prospectus étrangement fait VOYAGER et il n'est pas étonnant dès lors que les lecteurs de romans et les lecteurs de prospectus soient les mêmes : les FEMMES (lectrices et ménagères affectées ou coaffectées au remplissage du réfrigérateur) et les VIEUX (qui épluchent lors de longues après-midi, page à page, ces écrits divertissants).
Il n'y a donc pas de différence fondamentale entre le prospectus et le roman, si ce n'est l'absence de personnage. Car dans le prospectus, dérivé de l'autofiction, c'est évidemment vous, le sujet caddy, et pas quelqu'un d'autre : ne vous laissez pas tromper par les artifices marketing (créatures, logos,..) qui vous détournent du mode narratif du document. Comme le roman, le prospectus s'adresse au lecteur et s'énonce selon des modes variables à son intellect. Certains auteurs comme Régis Jauffret s'essayent d'ailleurs à atteindre la sécheresse dynamique d'un cahier spécial "Arts de la Table" ou "Semaine du Blanc", sans se débarrasser de leur style. Quant aux autres, dont je suis, ils rêvent, sans aucun espoir, d'atteindre les tirages et le rayonnement monstrueux d'un Galibot ou d'un Paris Boum Boum.