Le problème (hautement littéraire) du store vénitien au petit matin

18/05/2007 - 16h53
  • Partager sur :
  • 0
En savoir plus

 

"Le soleil illuminait une arabesque de poussières en suspension. Les yeux entrouverts, Absinthe savourait ce spectacle qui, loin de lui rappeler le caractère à jamais inachevé des travaux ménagers, ranimait l'émerveillement de son enfance. Les rayons fusaient des persiennes comme autant de fragments du Paradis."

 

Cet extrait est, en réalité, le début d'un roman sur lequel je reviendrai plus longuement, d'un certain Olivier Berthelot, paru chez Punctum, et dont le titre est Eden-Sur-Seine. Cette première phrase est globalement moins bonne que l'écriture des 200 pages qui suivent (pas terribles, non plus), mais revient en littérature sur l'un des motifs-clichés les plus éculés et les plus sinistres du monde, l'un des motifs qui vous gâche immédiatement le plaisir et qualifie EN UNE SECONDE un apprenti écrivain d'écrivain de seconde zone : le soleil et son store vénitien au petit matin. Je ne sais pour quelle raison exactement mais il semble que le syndicat des mauvais écrivains (et des bons) se soit ligué - ou ait délivré une instruction technique - pour que dans la conscience de tout débutant vienne, parmi les premières choses, à décrire et à travailler, la lumière d'un soleil matinal filtré par un rideau à lames.

 

Cette description, sous une forme ou une autre, je l'ai rencontrée des milliers de fois, chez des auteurs anonymes qui me remettaient un manuscrit, chez des amis qui s'essayaient à l'écriture ou chez des écrivains chevronnés comme Marc Lévy qui se fend d'une telle scène particulièrement grotesque dans son avant dernier ouvrage. D'une certaine façon, il semble que cette situation (le store, le soleil) soit tout simplement l'allégorie la plus évidente et la plus instantanée du travail de l'écrivain : un homme (moi qui écrit et lit), une lumière (la lumière solaire de mon imagination) et un filtre qui laisse passer la beauté (moi qui écrit et le store à lames). Ce n'est donc pas un hasard si cette situation revient comme le trèfle, et se décline tantôt seule, tantôt avec d'autres images-clichés tout aussi émouvantes : le corps d'une femme nue qui se lève après une nuit d'amour, celui d'un homme (l'écrivain) qui s'extirpe de ses draps pour prendre un café, voire - dans un degré d'élaboration supérieur - le cadavre d'un crime fondateur.

 

Dans ce store à lames et ce parquet ensoleillé, il faut voir l'espoir du jeune auteur et l'abnégation qui va suivre : celle de terminer son histoire, d'en venir à bout, celle d'essayer de poser au beau, au vrai, à l'intense. Le store ensoleillé est une image-cliché qui s'apprécie autant en littérature qu'au cinéma. On peut et on doit, en qualité de lecteur, faire preuve de la pire cruauté envers quelqu'un qui vous engagerait dans une de ces horribles scènes de store mais ne pas oublier qu'il y a dans ces quelques lignes un authentique suicide créatif, aussi touchant et violent qu'un hara-kiri. Cette seule perspective inspire le respect, la compassion, en plus du mépris.

 

Evidemment, l'absence de scène de store ne ferait pas pour autant d'un écrivain un bon écrivain.

 

Par Benjamin Berton
COMMENTAIRES
Connectez-vous en cliquant ici pour laisser un commentaire en utilisant votre pseudo. Si vous ne vous loguez pas, votre commentaire n'apparaîtra qu'en ANONYME.
    Toutes les rubriques
    • Cinéma
    • /
    • Société
    • /
    • Livres
    • /
    • Télé
    • /
    • Musique
    • /
    • Expos
    • /
    • Photos
    • /
    • Forum
    articles les + lus
    • Coup de gueule contre les clichés de genre dans la pub
    • Love Songs de Vanessa Paradis : le chef d’œuvre de la femme sans tain
    • 7 sites olympiques abandonnés
    • 7 maisons au design steampunk
    • L'attaque de Titan, nouveau délire photo en provenance du Japon
    • Des casques de moto Predator
    • Vidéo : des images de Londres en 1927 et en couleur
    Les Derniers Tweets de Fluctuat