Le livre se meurt, bon débarras ?

06/02/2012 - 15h10
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Livres-hebdo révélait dans son enquête annuelle il y a quelques jours que le marché du livre 2011 s'inscrivait en légère contraction (-1%) avec le marché 2010, lui-même dégradé de 0,5% par rapport à celui de l'année précédente. En termes mesurés, cela ne va pas fort du tout pour notre vieille invention préférée. Compte tenu de l'évolution des prix, le tassement de -1% correspond de fait à un recul plus significatif de 3% en volume, symbolisé par une dépense moyenne par consommateur actif ramenée à 17 euros sur l'année, soit guère plus qu'un livre ou 2 poches, selon le nombre de pages. Le recul est uniforme et semble avoir gagné toutes les formes de distribution, les supermarchés en prime (-3,5%) qui, avec leurs petits supérettes culturelles, pensaient tenir un produit intéressant pour l'avenir (-0,5 sur les espaces culturels, dans les dents) se ramassent. Ce ne sont pas les jolies performances de la vente à distance qui renverseront la tendance : c'est la dégringolade générale et globale. Il va falloir se rendre à l'évidence : les gens ne veulent plus de livres, cela les emmerde. Ils veulent de l'image, du son, du gratuit et pas se tenir dans des fauteuils immobiles et gras du ventre à s'abîmer les yeux. Les gens ne veulent plus de littérature (-2,5%), ils ne veulent plus de BD (-0,5%) et commencent même à rechigner à offrir des bouquins à leurs gamins (0%). Avec la crise qui se pointe, il ne faut pas espérer autre chose en 2012 qu'une accentuation du mouvement et il faut dire que cette perspective est plutôt... réjouissante. Cela faisait plus de 200 ans maintenant qu'on en avait marre de cette religion du livre (la IIIème République, ah,ah), qu'on en avait assez de ces exigences de culture et d'intellectualisme littéraire. L'époque moderne sera fauchée, débile et bien musclée (ou obèse du cul, au choix). Elle sera connectée, mobile et ne saura plus écrire le français. Tant mieux. A y regarder de plus près, depuis sa mise au point et sa généralisation, le livre n'a apporté que des emmerdes dont les plus évidentes sont celles-ci :

 

1. Le livre a servi les guerres de religion : la diffusion des textes saints à grande échelle est l'occasion de disputes sans fin sur les textes et surtout un agent de contagion manifeste des religions du livre. L'obscurantisme et la tradition orale garantissaient la subjectivité et la transmission imparfaite de lois ineptes. L'écrit a tout gâché, uniformisant les croyances, venant à bout des religions païennes. Ce qu'on appelle les débats philosophiques ou d'idées, religieux ou pas, relèvent de querelles stériles avivées par des essais, des pamphlets écrits par des types qui n'ont que ça à penser. L'inculture (orale) conduit à des confrontations franches, rapides et non verbeuses qui sont salutaires et entretiennent le sang de la jeunesse. Les conflits du livre sont des débats anaérobies entre jeune sénescents et vieillards impuissants.

 

2. Le livre produit des discriminations sociales : c'est une évidence. Le monde allait-il plus mal quand 80% des gens ne savaient pas lire. Aujourd'hui, la population est en lutte permanente pour maintenir son niveau d'inculture. Ecrire français sans faute est un privilège de classe et de génération. A quoi bon lire et écrire quand on peut parler librement, s'enregistrer, se réécouter ? En entreprise, les volumes de courrier ont été divisés par 7 en 10 ans. Il est probable que dans 20 ans, la civilisation de l'écrit discriminatoire, rudimentaire n'existera plus : bon débarras. Il faut mettre un terme à cette course au cerveau et au scribe comme être humain. Pour les emplois de demain, l'aptitude viendra à bout de la dictée, la capacité à survivre en milieu hostile dominera les talents de versification ou de compréhension d'un texte ancien. La beauté va reprendre ses droits sur l'intelligence factice. L'actualité montre qu'il est plus ardu et dangereux de se faire refaire la poitrine que d'apprendre la Divine Comédie par coeur. Comment a-t-on pu vivre si longtemps dans une société qui valorisait ses talents de mauviettes ?   

 

3. Le livre a détruit la spontanéité. Est-ce que vous avez envie d'atteindre le degré de sophistication et de prise de chou de Keith dans La Veuve Enceinte de Martin Amis (excellent bouquin au demeurant, ne croyez pas ce qu'on raconte). 500 pages pour... ne pas coucher avec l'héroïne. Le livre a détruit la spontanéité, l'érotisme des civilisations antérieures. Il a obscurci les esprits sains et primitifs des femmes, fait grimper l'orgueil des hommes, déclenché tant de faux espoirs amoureux et détourné tant et tant d'énergie de ses véritables destinations, la guerre, la reproduction, la haine. Le livre est une plaie qui produit des êtres indécis, des êtres souffreteux et efféminés. Le livre rend soi-disant intelligent, plus humain, éclairé. C'est une vaste blague : il rend étranger à autrui, isole et détruit des personnalités tournées vers l'action. On ne parle même pas des ravages sur les filles, sur les Mme BOVARY et autres jeunes filles en fleur qui, au lieu de se préparer à la vie et au sexe sans entrave, s'abrutissent d'histoires qui leur rendront la vie impossible.

 

4. Le livre papier (il n'en a plus pour longtemps) a contribué à la déforestation et au saccage de la planète. Combien d'arbres coupés ? Combien de déchets chimiques ont servi à coller les reliures, à graver les signes dans la page ? Rejetés en rivière, pourriture de l'imprimerie post-gutenberg. Moines copistes frustrés de la plume et préposés aux enluminures cochonnées. Couleurs terribles et colles mazoutées. Le livre est une invention coûteuse. Je ne serais pas étonné si un jour, on apprenait qu'il existe des cancers du livre (du coeur, du cerveau) aussi nombreux et dégueulasses que ceux provoqués par l'amiante. Et on ne vous parle pas des générations de binoclards débiles que l'activité de lire a engendré, tous ces gamins qui au lieu de se regarder les yeux dans les yeux se cachent sous des verres gras et luisants pour s'aimer. Le livre est une pollution sans équivalent, matérielle et morale, dont le génie pervers aura été de faire reconnaître son pouvoir nocif comme un bienfait.  

 

Avec la mort du livre, c'est un monde meilleur qui s'annonce, un monde de don de soi, de retour aux réactions du meilleur primitivisme, un monde d'émotions et de sensations, de magie et de poésie. Qu'on se le dise, l'enquête de Livres Hebdo doit être reçue comme un signe d'une défaite possible de la raison contre l'ignorance, d'une défaite de la retenue contre l'expansion, de la faiblesse contre la force. Le jour où les livres brûleront ou, pire, resteront comme des couillons dans les étagères est pour bientôt. Il n'y aura bientôt plus suffisamment d'envie pour que nos amis lecteurs se dérangent. Ce jour là sera un jour béni des dieux.. analphabètes.

 

Par Benjamin Berton
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