
La mort est décidément un truc qui peut faire du bien à la renommée d’un auteur. Depuis que celle de Raymond Douglas Bradbury est officielle, c’est-à-dire depuis le 5 juin 2012 de notre ère, jour dit du "transit de Vénus", on a vu fleurir un peu partout des hagiographies de ce vieil Américain de science-fiction qui l’auraient fait rougir de son vivant. Bradbury était effectivement, et sans conteste, un auteur renommé, option "culte" ou "légende vivante" du genre, qualificatif qu’on accole poliment aux mentions d’un type dont tout le monde reconnaît l’importance… passée mais avec lequel on ne compte plus que dans les livres d’histoire. Et celle de Bradbury, sa mort, était plutôt du genre tenace, si tenace en fait, que pas mal d’amateurs croyaient de bonne foi qu’elle lui était tombée dessus à plusieurs reprises, en 1963, avant qu’il ne disparaisse de la circulation pendant quasiment 25 ans, puis encore une fois, en 1999, quand une attaque cérébrale l’eut privé de pas mal de ses facultés et laissé aux mains attentionnées de sa fille changée en dictaphone.
A 91 ans, Ray Bradbury était donc une légende semi-morte ou semi-vivante, c’est selon, qu’on pouvait ranger aux rangs des auteurs immensément populaires et pas si lus que ça. Son œuvre elle-même s’arrête souvent à un résumé qui ne comprend en guise de références majeures que les deux totems des années 50 que sont les Chroniques Martiennes et Fahrenheit 451 alors qu’elle comporte, entre autres choses, des centaines de nouvelles, des romans en veux-tu en voilà, trois ou quatre pièces de théâtre et même des recueils de poésie.
Si on veut s’en donner la peine, il y avait tout de même un peu plus chez le natif de Waukegan (Illinois) que ça. Si l’on se dégage quelque peu des repères biographiques, on peut faire de Bradbury, né en 1920, l’un des principaux "conducteurs" (au sens physique du terme) de l’électricité fantastique qui traversa la littérature d’anticipation au XXème siècle. Trait d’union entre la SF originelle des Wells et Wyndham (l’immense Wyndham, qu’on ne se prive jamais de mentionner), la génération intermédiaire des Ballard/Boyd (Boyd qu’on ne se prive jamais…) et la nouvelle science-fiction des K. Dick/Gibson et co. Bradbury n’a jamais été aussi bon (sauf peut-être en 1950, et encore) qu’aucun de ces types mais a porté une œuvre qui, pour ce qu’elle vaut, est un parfait miroir (à facettes) du genre qu’elle domine.
Bradbury et les Martiens
Impossible de parler de Bradbury sans parler Martiens. Les chroniques martiennes, publiées en recueil en 1950, ont beau être un truc chouette et qu’on essaie de nous faire passer maintenant pour quelque chose d’amusant, elles n’apportent à peu près rien du tout à la représentation des martiens venue de la SF des premiers temps, à Burroughs et à quelques autres. Ce qui fait le succès du livre et qu’il faut retenir, ce ne sont pas les Martiens mais l’immense poésie décliniste qui en découle. Les chroniques martiennes sont avant tout une variation d’un pessimisme effroyable sur l’humanité et un champ de ruines tout bonnement effrayant qu’on ne retrouvera avec cette noirceur et cette beauté fin-de-siècle qu’un peu plus tard chez Vonnegut Jr. Avant même que l’homme mette les pieds sur une terre étrangère (la Lune quelques années après), Bradbury décrit le pire. Entre "le contribuable" aux idéaux naïfs cloué à terre et le lugubre "Rencontre Nocturne", Chroniques Martiennes est une chronique en creux de la conquête de l’Amérique et plus globalement du désastre que représente notre race pour toute organisme ou entité plus ou moins vivante qui en croise le chemin. En allant plus loin, on se rend compte que les rôles sont inversés et que les Martiens n’en sont pas dans un effet miroir saisissant et qu’on a trop souvent oublié. Bradbury prophète en courtes culottes nous prédit le pire.
Bradbury et les Autodafés
La deuxième image-cliché qu’on retient souvent de l’œuvre de Bradbury : c’est celle des livres qui brûlent ou qu’on fait brûler dans Fahrenheit 451. La ligne du roman est utilisée par n’importe qui dès qu’il s’agit de défendre le sacro-saint livre contre les terroristes, les museleurs de liberté post-fascistes et cetera et cetera. Là encore, s’il n’y a pas complètement maldonne, résumer Fahrenheit 451 à une défense de la culture livresque est une gourance de premier ordre. Facile de faire le lien avec le maccarthisme de l’époque, les nazis et d’autres débiles en uniforme mais ce qui compte est sûrement ailleurs et constitue l’une des visions dystopiques les plus innovantes de la carrière littéraire de Bradbury. Sur ce seul livre, il ouvre la voie à ce que feront (au même moment et un peu plus tard) Ballard et aujourd’hui la canadien Margaret Atwood, la critique de la société de consommation et l’annonce d’un devenir débile du monde. Il y a dans Fahrenheit les livres qu’on brûle et les livres dont tout le monde se fout. La révolution est devenue impossible et l’auteur se raccroche aux branches d’un humanisme fumeux (et propre à l’espèce) qui, d’une manière ou d’une autre, fera redémarrer l’espèce intelligente. Au regard de ce qui s’est passé depuis 1950, on voit bien que le risque n’est plus tant dans le bûcher (encore qu’on peut en trouver dans des pays exotiques) que dans la disparition "par d’autres voies" de ce qui constitue l’humanité pensante. Avec l’abrutissement global, pas la peine de gaspiller une allumette, il faut juste laisser passer les générations pour faire le boulot ou compter sur le développement des… réseaux sociaux. Le génie de Bradbury aura été d’embarquer deux idées en une, la grave et la plus légère dans une œuvre typiquement américaine où l’envie d’espace (spatial notamment) et la liberté individuelle sont placées au centre du jeu social.
Bradbury et la culture populaire
En 2012 et depuis quelques années, la SF est à la mode. Les écrivains généralistes en imprègnent leurs romans. Les cinémas ne désemplissent pas d’adaptations de comics et d’autres sottises, le dernier en date étant le fiasco Disney avec John Carter, qui, lorsqu’on parle de Bradbury, rencontre évidemment un écho particulier. Green Lantern est devenu gay et on en passe. A cette aune, la carrière de Bradbury est l’un des derniers témoignages d’une écriture SF nourrie aux histoires d’enfants, à la bonne soupe (Wells toujours mais aussi Stevenson), aux romans d’aventures du XIXème et à la BD de fanzines. Bradbury démarre l’écriture en autodidacte vers 16 ans et est opérationnel avant son vingtième anniversaire. A 30 ans, il a écumé un certain nombre de magazines et reçu une recommandation de Robert A. Heinlein qui lui ouvre pas mal de portes. La culture SF de l’époque est une culture du plaisir, de la décontraction, de la forme courte (la nouvelle, la nouvelle, la nouvelle, genre qui n’existe plus ou presque plus à l’exception de Quiriny et de quelques résistants par ici) et de la forme punch. Au même moment, les anglais Ballard et Moorcock se déchaînent. Bradbury écrit pour tout ce qui bouge, se fait adapter par les dessinateurs de BD comme l’excellent Wally Wood et se paie même le luxe d’adapter Moby Dick pour la caméra de John Huston.
A l’opposé de ce qui arrivera ensuite (K. Dick notamment, Asimov, etc), Bradbury est le "De La Soul de la SF", un type qui se prend au sérieux sans se prendre au sérieux, un gars qui même à 70 ans gardera l’étincelle du gamin dans le regard, le goût d’une SF scientifique et antiscientifique à la fois, animée par un goût modeste pour le merveilleux et le système D. Parmi les anecdotes célèbres, l’écrivain racontait qu’il avait attrapé le virus de l’écriture à 12 ans lorsqu’un amuseur de foire, Mister Electroteck, l’avait touché avec une plaque électrifiée en lui criant "Vis pour toujours". Cette anecdote steampunk et shelleyenne témoigne de sa conception du boulot, entre Wyndham, Boyd et… la bidouille d’un Stan Lee…. Sa popularité a fait de son œuvre un réservoir de mythes (600 nouvelles au compteur peut-être) et d’inspiration pour le cinéma, la bande-dessinée et les jeux vidéos, en même temps qu’elle faisait rentrer la SF dans le domaine grand public.
Bradbury et l’invention du réel
Il n’y a pas de bon écrivain d’anticipation sans vision prophétique. On l’a déjà dit, Bradbury a inventé la fin du livre en posant la domination à venir de l’information électronique (télévisuelle et dématérialisée) dans Faherenheit 451. C’est un point qu’on peut difficilement lui enlever. En contact permanent avec les milieux scientifiques qui venaient chercher en elle de futurs sujets de recherche, l’œuvre de Bradbury ne s’est pas contentée de raconter des histoires, elle a contribué aussi à inventer le monde dans lequel on vit. Dans ses nouvelles et romans, on peut glaner un certain nombre d’éléments qui sont utilisés par les personnages et qui n’existaient pas en tant que tel à l’époque comme les… distributeurs de banque automatiques (hé, oui), les écrans plats (la classe, même s’ils ne faisaient pas encore la 3D), les casques et écouteurs radio. On lui a prêté l’invention du Bluetooth, soit cette capacité à partir d’un casque connecté de recevoir des informations en direct. On peut lui concéder ça, de même qu’on lui donnera quitus pour les voitures qui se conduisent tout seul (le mode automatique) et peut-être même les cartes bleues. Pour l’intelligence artificielle (I Sing The Body Electric), il y a débat mais disons qu’il y avait pensé aussi.
Sélection du chef : nos 5 nouvelles préférées
- The April Witch (1952) : commençons par cette histoire magique qui fait penser à du Terry Pratchett et est une variation sur l’histoire de la Petite Sirène. La sorcière est une drôle d’histoire d’amour : une adolescente innocente, née d’une lignée magique, rêve de ressentir l’amour et s’incarne dans le corps d’une jeune terrienne pour y rencontrer un jeune homme. C’est à peu près tout. Une curiosité.
- Touch And Go (1948) Autre curiosité digne de la Quatrième Dimension (adaptée dans le théâtre de Bradbury avec Michael Ironside), l’histoire d’un type qui vient de commettre un meurtre (sur un certain Huxley !) et est trahi par les empreintes qu’il a laissées dans la maison. Une belle nouvelle classique et qui introduit le gimmick du flashback psychédélique.
- The Scythe (1943) : Un véritable joyau et celle qu’on gardera s’il fallait n’en conserver qu’une seule. Une histoire de charrue et de moisson, de mort et d’espérance. Un fermier pauvre découvre une charrue avec une inscription étrange. Il fait pousser du maïs ou du blé. Mais est-ce qu’il coupe des céréales ou autre chose ? Magistral en tout cas.
- Dark They Were and Golden Eyed (1949) : Allez, va pour une histoire martienne. La nouvelle est un conte formidable sur l’assimilation. Après une guerre nucléaire, une famille s’implante sur Mars. L’homme ne s’y fait pas et rêve de revenir sur Terre. Il pense qu’un virus est en train d’attaquer sa famille et devient peu à peu fou, tandis qu’autour de lui, les colons deviennent…. Progressivement martiens… en pensée, physiquement, etc.
- The Toynbee Convector (1984) : une belle allégorie de l’écrivain. Un type prétend être un voyageur du temps et inonde son époque de trouvailles qu’il a soi-disant ramenées du futur (des livres, des films, des objets). Cent ans plus tard, alors qu’il raconte son histoire à un journaliste, le monde s’est aligné sur son récit et est devenu le futur dont il a parlé. Le gars avoue… qu’il a menti et a tout inventé. Cette nouvelle émouvante (Craig Stiles est un double évident de l’auteur) est aussi l’une des plus subtiles de Bradbury et l’une des meilleures de la dernière phase de sa carrière. Le reporter va-t-il révéler la supercherie ou… continuer à écrire le futur ?
