
Le jour où james graham ballard est mort, je ne serai pas triste. Le jour où Ballard est mort, je ne serai pas triste car ce ne serait pas fairplay : je ne l'ai jamais rencontré, il ne fait pas partie de ma famille, ne me connait pas. On ne peut pas être vraiment vraiment triste lorsque quelqu'un disparaît qu'on a jamais approché physiquement. Est-ce toujours vrai ? Le jour où Ballard est mort, je n'irai vraisemblablement pas travailler pourtant, je n'écrirai pas un mot (ne comptez pas sur moi pour faire sa nécrologie, dire combien il est un écrivain important pour moi et tous les autres), je ne lirai rien, pas même du Ballard. Le jour où Ballard est mort, je ne l'apprendrai sans doute que quelques jours plus tard. Les nouvelles de Shepperton ne me parviennent pas tous les jours et personne ne me mettra au courant. Il est plus que probable que les médias français n'en parleront pas. Ils le diraient si Amélie Nothomb mourait, si Michel Houellebecq mourait (il a eu des ennuis de santé récemment, n'est-ce pas?, cela a été publié dans le journal), si PeeWee Herman mourait dans un accident de voiture ou de la chtouille vietnamienne.
Ballard ne compte pas ici et assez peu ailleurs qu'en Angleterre où il est possible que même le grand public en ait déjà entendu parler une fois ou deux. Le jour où Ballard est mort, je serai simplement paumé et en train de vivre une nouvelle expérience : la première mort d'un écrivain dont je me considère le contemporain, et même s'il est né en 1930, et dont j'aurai pu guetter la sortie des livres en temps réel, dont j'aurai lu et vu l'évolution à quelques mois de distance, celle qui sépare l'écriture de la publication. Je n'aurai jamais connu ça avant : la disparition d'un maître (quel sale mot), d'un seigneur des lettres, d'un prince de la fiction, d'un pape de l'anticipation. Je n'irai pas aux funérailles (trop loin, trop cher), je n'honorerai pas sa mémoire. Je ne le connais pas. Je n'enverrai pas un carton à sa famille. Je ne connais pas son adresse. Le jour où Ballard est mort, je serai seul avec ses héritiers pour lire le futur. Il le faisait pour nous avec souvent un temps (deux temps, trois temps) d'avance et mieux que tout ce que nous pourrions faire par la suite.
Le jour où Ballard est mort, il y aura un trou dans le ciel et le présent tombera dedans. Je publierai, si je suis encore ici, un post blanc (ce que je n'ai jamais fait) sans un mot, sans titre et tout le monde (enfin, ceux qui seront encore là et s'en souviendront) saura que c'est de cela dont il s'agit. Les autres penseront à un bug informatique, ce qui reviendra au même. Des boussoles seront déposées sur le sol en signe de respect. Elles n'indiqueront plus le Nord, pendant un quart de millionième de seconde, elles n'indiqueront plus le Nord, cela ne se remarquera pas tant le laps de temps sera bref, elles indiqueront le ciel, le soleil, n'importe quel astre idiot auquel instantanément et dans un de ces réflexes primitifs dont il nous avait appris l'expérience, nous, les hommes modernes associons le départ de quelqu'un qu'on aime. Le jour où Ballard est mort, je serai seul avec les enfants. Peu de gens savent que Ballard a perdu sa femme très tôt et a élevé seul ses trois enfants, parmi les livres et les meubles. L'histoire ne dit pas s'il bénéficiait des services d'une nounou à domicile, s'il avait une femme de ménage qui, de temps à autre, pouvait le surprendre en train de travailler. Personne ne lui a jamais posé cette question.
Si le jour où Ballard est mort ne s'écrit pas correctement ("le jour où Ballard sera mort", commande la Grammaire), c'est parce que ce jour est proche. The Miracles of Life, son dernier livre sorti il y a quelques mois en Angleterre, est l'une des plus belles autobiogaphies d'écrivain vivant qui soit. Il n'y a pas un mot de trop. Vers la fin, Ballard parle de la maladie qui va l'emporter : un cancer de la prostate qui épargne... la prostate mais s'est déjà emparé des os. Ballard est soigné par un médecin qui ne ressemble pas du tout aux médecins de ses livres (et heureusement), ce qui lui a permis de tenir jusqu'ici et de boucler ce retour sur sa vie. Les Miracles risquent d'être son dernier livre. Le jour où Ballard est mort aurait déjà pu se conjuguer au passé, si la science n'était venue à la rescousse.
Elle lui devait bien ça après toutes ces années de bons et loyaux services. Le jour où Ballard est mort, le monde ne frissonne pas. Il ne fait ni plus chaud, ni plus froid. Il ne pleut que si des gouttes argentées venues des nuages deviennent plus lourdes que l'air. Le jour où Ballard est mort, rien ne change. Peut-être est-ce qu'il y a juste un peu moins de vent, moins de souffle. Certains le ressentiront. La plupart ne remarqueront rien. Le jour où Ballard est mort est un autre jour. Le jour où Ballard est mort, nous non.