Le graphic novel est-il existentialiste ? Clowes, Joe Matt, Dash Shaw : tous sartriens ?

04/10/2011 - 16h14
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Le graphic novel est-il existentialiste ?
Dans Nausea, son dernier album paru chez Cornélius, Robert Crumb imagine le tête-à-tête, autour d'une cuisse de poulet, entre un jean-paul sartre écoeuré et un autodidacte optimiste. Ce rendez-vous inattendu nous a donné envie de pousser plus loin la réflexion sur les liens entre le roman graphique américain et l'existentialisme à la française. Chez Daniel Clowes ou David Heatley, Joe Matt ou Adrian Tomine, on trouve en effet nombre de héros nauséeux, looser, ou salaud, aux interrogations toutes sartriennes. Voici 5 auteurs phares de graphic novel américains relus à la lumière de la French Theory.

 

 

 

Daniel Clowes a aussi la gerbe

{ "Ca fait longtemps que j'étais pas venu ici. Ça sent le désinfectant à chiotte. Cet endroit est vraiment répugnant, poisseux, mes chaussures collent au sol." } Daniel Clowes, {Comme un gant de velours pris dans la fonte} Antoine Roquentin, l'anti-héros de {La Nausée}, ne cesse de décrire l'état d'écoeurement douçâtre qui s'empare de lui à la moindre occasion, qu'il s'agisse de ramasser un papier ou de se saisir d'un galet : "{Que c'était désagréable ! Et cela venait du galet, j'en suis sûr, cela passait du galet dans mes mains. Oui, c'est cela, c'est bien cela : une sorte de nausée dans les mains.}" Rien que le titre de l'album de daniel clowes, {

}, pourrait être la traduction de ce geste inaugural. Les personnages de cet album, englués dans les objets, font partie d'un univers qui devient progressivement inquiétant et malsain. L'histoire de Clay, le personnage central, débute dans un cinéma glauquissime lorsqu'il croit reconnaître son ex-femme sur l'écran. C'est pour lui le début d'une quête insensée aux allures de road-nasty. Comme Roquentin, Clay ne prend aucune décision, se laisse porter par les événements et transmet au lecteur son mal être. Il croise sur sa route des monstres et freaks en tous genres : une femme patate ou un chien, sans orifice. Les situations, les objets, les êtres perdent leur sens, comme chez les existentialistes pour lesquels le sens que nous attribuons à chaque chose est arbitraire. Nous ne ferions que leur appliquer une étiquette imaginaire et grossière. A l'image de ces étiquettes, le trait de Clowes est précis, il cerne les contours comme s'il voulait les identifier, mais les présences dessinées ont perdu leur fonctionnalité.- Le portrait de Daniel Clowes -

 

 

L'être et surtout le néant : Joe Matt

{ "Je me rappelle même pas la dernière fois où je me suis assis pour travailler, c'était il y a trop longtemps." } Joe Matt, {Epuisé}. Joe Matt, le personnage, a pleinement conscience de son existence et de sa vacuité. Condamné à être libre et à ne rien foutre, il est toujours de trop. Il gît, sur son lit, entouré de PQ. Joe Matt passe la plupart de son temps vautré, sans autre activité que de mater ses cassettes de films pornos des années 80. Tout aussi désoeuvré que l'est Roquentin dans {La Nausée}, il est déjà épuisé avant d'avoir commencé. Joe Matt, l'auteur, semble quant à lui faire de la BD pour ne pas rien faire de sa vie. Même lorsqu'il s'agit de publier un album , ce dessinateur est lent. Pourtant représenter sa vie est le seul moyen d' en extraire un semblant de sens. L'art est aussi pour Sartre ce qui nous tire du néant. Mais Joe Matt, à la fois auteur et personnage, ne s'enferme ni dans une conduite prédéfinie, ni dans aucun déterminisme même artistique : les pages, surtout dans {Peepshow}, semblent dessinées au fil de ses envies, sans volonté narrative globale affirmée. Les bulles surmultipliées se chevauchent et engloutissent la page noire de leur blancheur comme autant de potentialités. Joe a une copine ,Trish, mais il fantasme sur une autre fille sans cesser de se masturber à longueur de journée. Le reste du temps , il discute au café avec ses potes (Seth et Chester Brown) pendant des heures, sans prendre aucune décision. De quoi parle-t-il? De lui qui n'est rien. Joe Matt ne se prend pas plus pour le serveur que pour le bourgeois, selon la fameuse terminologie sartrienne. Il n'arrive même pas à se prendre pour lui-même. Il est un pauvre type fait de tous les pauvres types. Même pas une essence de pauvre type.-

 

 

L'enfer c'est les nôtres : Dash Shaw

{ "J'ai un vernissage dans une galerie sur une île. Il y a d'autres salopes sexy qui veulent m'épouser." } Dash Shaw, {Nombril sans fond}{Bottomless Belly Button} est un huis clos familial. Dans la pièce de Sartre qui porte le même nom, trois personnages, qui ne se connaissent pas, sont enfermés dans une même pièce, condamnés à se supporter pour l'éternité. Le roman graphique de Dash Shaw se resserre lui aussi dans une unité de lieu et de temps étouffante. Le lecteur va partager la vie de la famille Loony, reclus dans une maison de bord de mer durant une semaine. Les enfants sont conviés à assister à la séparation des parents après une quarantaine d'années de vie commune : réunion au sommet autour d'une grande table. La représentation de ces Interminables repas de famille , dessinés vue du ciel, nous fait comprendre que ces êtres sont pris dans un dispositif semblable à celui de l'enfer sartrien. Les nombreux plans de coupe - la voiture, les pièces de la maison - montrent que tous sont imbriqués dans des habitudes conventionnelles. Le conformisme familial dicte leur conduite individuelle et finit par les annihiler.Obligés de se supporter, à la fois confinés dans leur intimité et éloignés les uns des autres, les trois enfants sont dessinés dans trois styles différents. Frustré et infantilisé, Dennis avec sa barbe de trois jours est un personnage à la Homer Simpson. Claire et ses traits aux allures réalistes, est toujours gantée, séparée des autres comme de ses émotions. Peter, choséifié par le regard des autres, décrit lui-même la source de son malaise : "{Ma famille me regarde comme si j'étais une grosse grenouille stupide.}" Impossible de sortir de l'image que les autres ont de nous. enfermés et figés dans des relations qui ne leur correspondent pas, pris dans une quotidienneté insignifiante, les personnages de ce {Nombril sans fond} peinent à trouver une quelconque authenticité. -

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L'étrange étrangeté d'Adrian Tomine

{ "J'ai parfois l'impression qu'il y a au-dessus de ma tête une enseigne proclamant : attention évitez tout contact avec cette personne" }. Adrian Tomine, {Blonde platine}Adrian Tomine est loin d'être parfait. Il ne coïncide pas avec de telles valeurs. Son trait souligne la distanciation qui peut s'emparer d'un individu soudainement dissocié de son environnement. Le monde de ses bandes dessinées est un monde lisse qui glisse de plan en plan. Les visages sont sans expression marquée, ni joyeux, ni tristes, comme en absence. Les regards sont toujours hors-champ, lost in translation.Dans {Loin d' être parfait}, centré autour de la séparation d'un couple, les personnages paraissent le plus souvent hébétés et dans l'embarras. Ben, le héros d'origine asiatique, associe son détachement à une interrogation sur son identité. Il est déraciné. Hasard ? Roquentin est saisi de nausée à la vue de la racine d'un marronnier : "{Cette racine avec sa couleur, sa forme, son mouvement figé, était… au-dessous de toute explication.}" La racine le renvoie au non-sens de sa propre existence. Les proches de Ben se demandent s'il préfère les blondes à cause d'un subtil lavage de cerveau culturel ou en raison d'un désir secret d'assimilation . Sur le modèle de Tatsumi (Tomine a d'ailleurs aidé à sa publication américaine) Tomine restitue la complexité des êtres par l' observation et sans aucun parti pris. Loin de nous faire la morale, il nous laisse libre de toute interprétation. La morale c'est pour les salauds, ceux qui croient savoir. Pour les autres, la vie demeure insaisissable, vue d'un hublot identique à celui de l'avion dans lequel se clôt le récit de {Loin d'être parfait}. -

- [La chronique de {Loin d'être parfait}->http://livres.fluctuat.net/adrian-tomine/livres/loin-d-etre-parfait/5266-chronique-.html]

 

 

David Heatley dans la peau d'un salaud

{ "J'arrive pas à m'enlever les images de la tête." } David Heatley, {J'ai le cerveau sens dessus dessous} Le salaud au sens sartrien, c'est celui qui ne choisit pas, qui suit le courant, qui circule quand on lui dit qu'il n'y a rien à voir. Le salaud se réfugie dans les valeurs toutes faites. Ce n'est pas le cas de David Heatley qui s'ausculte le cerveau jusqu'à le mettre sens dessus dessous. Dans son mémoire graphique, avec une construction à la Chris Ware, il dissèque les différents pans de son existence avec une maniaquerie qui confine à la rage, subdivise les cases comme autant de coupes au scalpel. Tout y passe : sexe, race, maman, papa, famille. La partie la plus touchante de son album est sans doute celle en noir et blanc qui traite du racisme. Heatley n'incite pas à avoir bonne conscience. Décrivant sans tabou son éducation de petit blanc américain, il expose ses rapports avec les afro-américains en alternance avec des chroniques sur les disques de hip-hop qui l'ont marqués. La bande-son de sa vie , souvent une vaste case latérale, aide à comprendre comment des relations parfois empreintes de préjugés raciaux, se nouent et se dénouent. Sans faire preuve de complaisance, ni de mortification, le dessinateur se veut lucide, déployant une palette de sentiments qui vont du règlement de compte à la compassion. Pour les philosophes existentialistes, le racisme est un essentialisme. Heatley réintroduit la liberté au coeur des drôles de rôle que la vie nous force à jouer. Et que nous acceptons de choisir. Pourquoi le raciste joue-t-il le rôle du raciste ? se demande Heatley. Parce que "{mépriser, redouter ou détester les noirs, c'est se choisir pour soi-même la position enviable du blanc privilégié}", répondrait sûrement Sartre. -

- [La chronique de {J'ai le cerveau sens dessus dessous}->http://livres.fluctuat.net/david-heatley/livres/j-ai-le-cerveau-sens-dessus-dessous/7771-chronique-sous-toutes-les-coutures.html]

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