Le féminisme d'Elisabeth Badinter décrié... par des femmes

15/02/2010 - 11h45
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Le féminisme d'Elisabeth Badinter décrié... par des femmes

Avec son dernier livre, , Elisabeth Badinter ne fait pas l'unanimité. Contre un discours qu'elle appelle « naturaliste », la philosophe y réfute l'existence d'un instinct maternel, et dénonce une « idéologie de la mère parfaite » - qui contraindrait notamment les femmes à choisir, de plus en plus souvent, l'allaitement. « A travers cette pratique qui pourrait paraître anodine, j'ai constaté un renversement de valeurs, quelque chose qui menaçait la liberté des femmes. »

Un discours qui soulève des réactions très virulentes auprès de diverses personnalités. L'image de la mère parfaite décriée dans le livre est-elle à ce point sacrée que personne ne supporte de la voir ainsi reniée ? Il y a sans aucun doute, au moins un peu de cela. Mais un autre argument - de poids - revient dans les réactions de plusieurs femmes : la lutte féminine compte aujourd'hui d'autres urgences que des dissertations sur l'allaitement et les couches jetables (car Badinter dénonce aussi « l'écologie radicale », branche extrêmiste de l'ennemi naturaliste). Revue non-exhaustive des arguments anti-Badinter.

 

Sarah Blaffer Hrdy, l'attaque scientifiqueDans Bibliobs, c'est à partir d'arguments scientifiques que la chercheuse américaine Sarah Blaffer Hrdy, explique que l'existence de l'instinct maternel ne peut être remis en cause. Là où Badinter estime que « l'inconscient, l'histoire personnelle de chacune et le modèle social pèsent plus lourd que les hormones », la chercheuse démontre que comportement maternel résulte d'« interactions complexes entre gènes, tissus, glandes, expériences passées et signes de l'environnement... ». Contre le « dogme déterministe et biologique bien trop simpliste » de Badinter, Sarah Blaffer Hrdy, elle aussi préoccupée par le « devenir de la révolution féministe », s'inquiète également que la société perde « l'art d'élever des enfant », et avec lui d'autres qualités humaines : « l'empathie, la conscience, le soin aux autres... »

 

Nathalie Kosciusko-Morizet, l'attaque politiqueNathalie Kosciusko-Morizet se devait elle aussi de s'exprimer sur le livre de Badinter, dans lequel elle est désignée comme « le porte-parole de celles qui prônent une attention à l'alimentation des enfants, aux soins infantiles ou à la nourriture bio », selon ses propres mots. Les femmes peuvent bien allaiter si elles le veulent, estime NKM, pouvoir travailler et pouvoir être mère sans que cela n'entre nécessairement en contradiction. L'élue conclut en rappelant, non sans sous-entendu, qu'elle travaille de toute façon « sur un certain nombre de questions qui (la) préoccupent plus que l'allaitement » : « la dégradation des relations entre filles et garçons en milieu scolaire, le "plafond de verre" qui bloque les carrières féminines ou encore les débats actuels autour du voile. De tout cela, dans ce livre "féministe", pas un mot n'est dit. »Nancy Huston, l'autre écrivain féministeL'écrivain Nancy Huston, qui a participé un temps au MLF, a fait un reproche semblable à l'essai de Badinter. « Ici, comme dans ses autres livres, elle minimise les problèmes comme la violence domestique, la prostitution, la pornographie ; surtout, elle passe sous silence la question gravissime de la violence utilisée, y compris par les mères, dans l'éducation des garçons. » Nancy Huston - dont les romans regorgent pourtant de "mauvaises mères", refuse de voir l'instinct maternel comme une « pure invention idéologique ». Elle met également en garde contre cette tendance consistance à s'aligner systématiquement sur les comportements masculins : « Est-ce vraiment l'idéal des mères contemporaines que de retourner au travail quatre jours après l'accouchement et de déléguer à des tiers l'éducation de leurs enfants dès les premières semaines ? », écrit-elle dans La Vie.Trente ans qu'Elisabeth Badinter cherche à différencier la maternité de l'identité féminine. Si son combat a sans conteste apporté ses fruits, l'accueil qui est aujourd'hui fait à son livre (et notamment de la part de femmes "engagées" pour leur condition), ne peut-il pas être perçu comme la preuve que le féminisme cherche à enclencher une nouvelle révolution, qui refuserait, désormais, de s'appuyer sur des symboles tels que l'allaitement, les tâches ménagères, etc ?

 

Bien entendu, les femmes n'ont pas été les seules à réagir au propos de Badinter. « On ne badine pas avec la mère Badinter », titre Bakchich pour parler de la philosophe. Philosophe qui est aussi, c'est ce qui interpelle Jacques-Marie Bourget, « l'actionnaire principale de Publicis, compagnie dont on sait que la situation des femmes n'y est pas meilleure qu'ailleurs ». Ici, une attaque en règle, pas la première, contre la position de Badinter qui apparaît schizophrène aux yeux de ses détracteurs : philosophe féministe et publicitaire. Ailleurs encore, on trouve une lettre ouverte à Badinter, signé par Pascal Dazin, président de l'association "l'Alphabet du Respect des Enfants" et médecin, qui entend lui apporter la voix d'un père au débat : « Cessez de cliver l'humanité, Madame Badinter. Certains hommes aussi ne sont pas naturellement dotés de cette faculté instinctive. A contrario, tout être aimant et responsable se découvre un instinct au profit de tout être aimé, quand celui-ci est dans le besoin. L'instinct paternel est aussi présent que l'instinct maternel, ni plus, ni moins. »

 

Par Céline Ngi

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