Le dernier WestLondoner : Michael Moorcock Etonnant Voyageur 2

13/06/2007 - 11h56
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La colonie britannique venue au festival Etonnants Voyageurs de Saint Malo n'était sans doute pas plus nombreuse que les années précédentes mais particulièrement bien choisie pour les amateurs de littérature d'anticipation puisqu'aux côtés de Martin Amis, figuraient au casting de l'édition 2007, Ian Sinclair, auteur d'un ouvrage collectif non traduit encore regroupant sur le thème Londres, City of Disappearances des nouvelles de JG Ballard, Amis, Self, Chris Petit,.... Sur le plateau également (et impliqué dans un thème marronnier que j'eus l'honneur de hanter de ma présence mutique - 2 phrases en 1 heure - sur la fiction & le réel, le toujours passionnant Christopher Priest, auteur du très bon Monde Inverti, du Prestige (roman magique qui donna le livre qu'on sait) ou encore de la novelisation alimentaire, mais pour une fois pas ridicule, du Existenz de Cronenberg), mais aussi et surtout du pape de la SF tout court et tous genres confondus : Michael Moorcock.

 

Pour beaucoup de badauds (familles blanches à dominante catholique et personnes agées comme sur 100% des manifestations littéraires), Michael Moorcock, qui fait son poids également, n'évoquait pas autre chose que le cinéaste américain Michael Moore, le -cock, les années et la classe en plus (costume de lin blanc réglementaire porté sur un étrange mélange - pour cause de "goutte"? - d'une sandale en cuir et d'un soulier tressé). Aussi ai-je été surpris de voir qu'aucune légion de fans d'Elric, Hawkmoon ou de Jerry Cornelius ne l'attendait pour lui baiser les pieds. Alors que n'importe quel François Reynaert est acclamé, reconnu et observé, un type qui a dirigé la mythique revue New Worlds, vendu des livres par millions, collaboré avec le Blue Oyster Cult et inventé certains des multivers les plus convaincants de notre siècle peut se balader dans l'incognito le plus total.

 

Venu s'expliquer principalement sur la réédition française de son chef d'oeuvre classique, Mother London, dont on a déjà parlé, Moorcock à l'inverse de Martin Amis s'impose d'emblée comme un interlocuteur convivial, attentif et bonhomme. L'oeil pétille, la barbe blanche évoque celle d'un Père Noël patapouf inoffensif (mais un rien pervers), tandis que la voix dans un anglais londonien parfait est si limpide et intelligible que n'importe quelle personne qui a étudié l'anglais plus de dix minutes a l'impression de comprendre ce dont il est question. Interrogé sur son rapport à "Londres-ville monde" (thème imposé) et sur la genèse de son écriture, Moorcock que je serre dix minutes plus tard alors qu'il semble complter les voiliers sur le mort, avec sa palme au pied, émet les idées suivantes (que je résume) :

 

1. Entre la position de vieux con et de sage prophète, il reconnaît qu'il n'a jamais fait qu'écrire sur Londres et que la ville se perd. Londres est sa ville, celle où il est né où presque. Moorcock, comme les personnages de Mother London, prétend avoir développé un rapport symbiotique avec la ville et spécialement avec l'Ouest de Londres, Noting Hill Gate, Portobello, qui l'empêche aujourd'hui de franchir la Tamise ou de s'aventurer dans l'Est. Moorcock parle de la nostalgie du vieux Londres et de sa destruction systématique par margaret Thatcher et ses successeurs. La réinvention d'un Londres nouveau autour du quartier de Dockland, de l'espace du Millenium marque une volonté de transférer l'énergie de la ville millénaire vers un noeud énergétique capitaliste, franchisé et aseptisé. Moorcock prétend que sa mort prochaine marquera la mort des voix de Londres. Fasciné par la théorie et son exposé qui répond tout à fait à mes propres intérêts, je n'ose pas demander s'il n'y a pas finalement là dedans qu'une variante sur le "c'était mieux avant". Moorcock continue.

 

2. Moorcok évoque ensuite sa méthode d'écriture pour Mother London et avoue que ses personnages de fous sociaux capables d'entendre toutes les voix de Londres, par delà les époques, n'ont pas une grande importance pour lui, même si, après quelques romans noirs et violents, il avait envie de retrouver des caractères sympathiques et humains. Pour lui, le roman n'est qu'un plan, une carte, l'exposé d'une théorie dont les personnages sont les porteurs, les éléments indispensables. Pour Mother London, Moorcock me confie qu'il a travaillé à partir de quelque théorie scientifique dont il ne se souvient plus le nom exact (cela lui arrive à 2 ou 3 reprises dans notre conversation, ces trous de mémoire) mais qui, sur ce qu'il m'en dit, ont trait aux plans à spirale et aux fractales. Mother London est un roman organisé autour d'un coeur ou choeur historique (le Londres du Blitz) et d'une répétition de double motif (en chapitre) déclinés personnage à personnage. Je demande quelques explications mais Moorcock ne souhaite visiblement pas entrer dans les détails. Tout ceci, me dit-il, ne relève finalement que d'un travail autobiographique, les souvenirs sont la plupart les miens, mais je les ai organisés de telle sorte que le désordre soit désordonné mais parfaitement rationnel dans sa déraison. Ouaip.

 

Appuyé sur sa cane, Moorcok progresse le long du port de Saint Malo et rejoint à la vitesse du vieil homme, les tentes de dédicace. Une sorte d'assistante l'accompagne qui paraît plus "prêtée par le festival" que relever de sa vie privée. Il parle de revenir un jour à Paris, ville où il a déjà vécu, pour voir s'il peut quitter Londres. Son séjour aux Etats Unis (plusieurs décennies), lui revient aussitôt, sachant qu'il n'y retournerait aujourd'hui pour rien au monde. "I think it is the last time i will ever leave the capital. Non, non, London is where i should stay". Je pense au titre de The Fall, qui parlait en réalité du Capitole. Mais bon.... Tente un stupide : "But, you are in Saint Malo", histoire de faire un peu d'humour et de montrer que... peut-être... cette histoire de localisation de l'écriture est à prendre avec des pincettes. Il me regarde surpris et l'oeil en joie balance : "It is Grande Bretagne, afterall". Sur le stand, pas un chien, Moorcock s'installe, commande un verre d'eau et sort une plume à dédicace de science-fiction d'un étui. Un ado se pointe. Je me dis que je tiens enfin le fan d'Elric. Look gothique, cheveux longs, l'allure à jouer au foulard. Il regarde le vieux Moorcock, la couverture de ses bouquins et passe outre. Moorcock repositionne ses livres sur le stand et pose sa cane sur le comptoir.

 

 

 

Par Benjamin Berton
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