Le biopic BD est-il devenu le Panthéon des femmes ?

29/11/2013 - 15h36
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Faute d'avoir leur place au vrai Panthéon, chasse gardée des hommes, les femmes qui ont marqué l'Histoire font de plus en plus souvent l'objet de bande-dessinées consacrées à leur vie. A l'occasion du festival SoBD, qui se tient ce week-end à Paris, Fluctuat s'est penchée sur cette tendance passionnante.

Aux grandes femmes, la patrie n'est pas toujours reconnaissante. Elles restent à la porte du Panthéon si elles ne sont pas accompagnées.Tenue correcte exigée. PIerre et Marie Curie irradiés mais réunis pour l'éternité - mieux vaut bien s'entendre et avoir une vie de couple harmonieuse. Heureusement , les femmes ont droit à leur biopic, de Kiki PIcasso à Benoîte Groult, de l 'incontournable Olympe de Goujes à Jeanne D'Arc. Les femmes célèbres ont des têtes de gondole en BD. Elles font même l'objet d'une  collection "grands destins de femmes". Avec Coco Chanel, Dian Fossey, Isadora Duncan ou Virginia Woolf en couv.

Eviter l'hagiographie

Pour Jeanne Puchol, la dessinatrice d'une bio de Jeanne d'Arc (Moi, Jeanne d'Arc, avec Valérie Mangin au scénario, éditions des Ronds dans l'O), "l'intérêt d'un tel récit, c'est de sortir des images d'Epinal. J'ai cherché à tordre les clichés sur la figure historique. Tout en respectant, dans la mesure du possible, la véracité des faits. Je n'ai pas voulu faire un documentaire mais établir des transversales. J'ai regardé des films comme celui de Dreyer. Dans chaque église, il y a une statue, j'ai récolté des photos sur le net. Je suis allée à Orléans, à Chinon. J'ai tenté de pervertir l 'imagerie, de mélanger le fantastique et le réel, de taquiner la bondieuserie. Parfois la pucelle se transforme en sorcière, c'est inacceptable ?".

 

L'angle choisi par l'auteur est primordial. La BD permet de fictionner et d'alimenter des représentations fantaisistes sur une figure historique connue. La Jeanne de F 'Murr ou de Brétecher en sont des exemples. Pour le lecteur, l'un des dangers du biopic est de verser dans un réalisme didactique, dans l'académisme pur et dur. Le grand édifice et l'édifiant. Après tout, pourquoi aller s 'emmurer sous les coupoles ? Une panthéonisation sur planche  aussi réfrigérante que le marbre pontifiant du monument. Une facilité pour les auteurs : se contenter d'illustrer la trame chronologique de la vie du personnage. Surtout qu 'une part importante du lectorat est constitué de jeunes. Faute de contes et légendes, reste la BD. La pédagogie n'est pas forcément la meilleure amie des cases. "Les scénaristes paresseux existent", poursuit Jeanne Puchol, "le retour aux figures héroïques, comme la vogue du roman historique, correspond aussi à un retour aux valeurs sûres pour les éditeurs." A chaque anniversaire, le dernier en date étant Camus, un voire plusieurs albums sont de sortie. Défilé convenu et honneurs fanés. Misons sur le top 3 des égéries du XXème : Beauvoir, Louise Michel , Camille Claudel…

Work in progress

En retraçant la vie de Benoîte Groult, Catel n'hésite pas à se mettre en images et en bulles à l'intérieur de son album. Les deux femmes discutent entre Hyères et Paris. Pas de portrait en pied. La narration devient d'abord une rencontre et une enquête proche du reportage. Ce qui humanise son modèle et tient Benoîte Groult à une distance respectueuse. Sans la statufier. L'hagiographie est évitée. La recherche de la proximité est d'ailleurs un trait distinctif de Catel, l'auteure de Kiki de Montparnasse et d'Olympes de Gouges (la dessinatrice travaille en collaboration avec José-Louis Bocquet). Ce dernier explicite sa façon de procéder. "Qui y a-t-il derrière la légende ? Derrière la photo de Man Ray avec son violon d'Ingres et cette icône surréaliste?". Parfois, il faut faire des ponts romanesques, mais le moins possible.

Catel souligne qu'à cause du caractère protéiforme des différentes images de Kiki, avec cheveux longs ou courts, maquillée ou nue, tantôt grosse, tantôt mince, elle a du se mettre dans la peau de Kiki. Le dessin permet de sortir de l 'image fixe. "A cause de tous ces changements, je me suis projetée en elle. Pour  pouvoir selon mes états d'âme, la changer physiquement. Je l'ai transposé dans mes dessins." Pour eux, le biopic s'apparente à une nouvelle graphique. Et le format n'y est pas pour rien. Ne pas retomber dans le fameux 48CC ( cartonné / couleur) fait partie de leur préoccupation. Un petit format noir et blanc permet de suivre une conversation. L'histoire prend son temps, minimise les ellipses et autres raccourcis. Ce qui permet, par la même occasion, d'échapper aux stéréotypes féminins. Y compris ceux de l'époque (Olympe de Gouges en catin libertine et hystérique). La réhabilitation et la visibilité sont les nouveaux impératifs des biopics de femmes. Il ne s'agit ni de concurrencer les reconstitutions historiques, ni de retomber dans l 'art de la gravure. Le cinéma, où la mode du biopic sévit également, s'en chargera.

 

Les filles ne sont pas que des coloristes

S'intégrer comme personnage permet aux femmes auteurs de s'interroger sur la place des femmes dessinatrices (dont le pourcentage d'environ 10% n'a pas évolué). Les discussions entre Benoîte Groult - qui considère la BD comme un art mineur par rapport à la littérature - et Catel sont savoureuses. Elles permettent de faire le bilan entre deux femmes de générations différentes. Et montrent l'évolution et les constantes des questions soulevées. "Et vous comment dites-vous en BD… auteuRE ?", demande Benoîte Groult. La dessinatrice Catel lui répond, sourire aux lèvres : "Florence Cestac a proposé autruche !". Chantal Montellier adopte une autre stratégie. L'alternance de figures quotidiennes (comme l'Insoumise, un album où l'histoire de Christine Bisset surnommée "la madonne des sans-logis" est racontée sur le mode d'une héroïne du quotidien) et de figures exemplaires lui permet de mettre en perspective la représentation des femmes.

Marie Curie a de la chance. Même si elle demeure une exception. Elle est à la fois au Panthéon et dessinée par Montellier dans Marie Curie la fée du radium (éditions Dupuis). Un trait puissant et réaliste, et surtout un point de vue bien affirmé. Marie Curie, tête chercheuse polonaise, ne cesse de se battre contre les préjugés de son époque. L'aspect expressionniste du travail de Montellier permet d'exprimer ce ressenti. Le biopic se fait atmosphérique. Le didactisme est ici relayé dans une partie séparée, avec documents à l'appui et photos d'archive. "Dessine-moi une chercheuse", pourrait être aussi le credo de Marion Montaigne (avec son récent succès Tu mourras moins bête et son prof Moustache, mèche de cheveux sous le nez). Trash et défricheuse, elle s'intéresse désormais à la finance. Et pourquoi pas une figure de banquière, une reine de la finance équitable ? Pas si facile. Benoîte Groult nous le rappelle : "C'est toujours dans le domaine du prestige que ça coince pour les femmes parce que dans le domaine de l'injure, on a jamais eu de mal à les qualifier d'emmerdeuses".

MASA

>> Le site du festival SoBD 2013

COMMENTAIRES
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Excellent Une bonne habitude de lecture hebdomadaire
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Anonyme | le 29/11/2013 à 18h56 | Signaler un abus
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