
Les annonces inquiétantes se multiplient depuis quelques mois (années) autour de la santé financière vacillante du Reader's Digest. Ceux qui ont un âge certain (une trentaine d'années, voire un peu plus) se souviennent sûrement d'avoir croisé un jour ou à la lueur d'un abonnement souscrit par leurs parents, ces revues assez singulières éditées par le Digest et qui mélangeaient articles de société, analyses politiques et sociales, témoignages surréalistes et aussi, parfois, nouvelles littéraires.
Longtemps magazine familial n°1 aux Etats-Unis, associé à l'essor de la consommation de masse, le Digest a été créé en 1922 à Pleasantville, par un ancien Poilu et estropié de guerre. Son format assez particulier (petit, compact, ramassé et assez épais) le distinguait nettement des autres magazines et lui donnait une aura tout à fait inexplicable. Le Reader's Digest pour les français, c'était à la fois un concentré d'Amérique et une fenêtre ouverte sur le monde : articles sur les OVNIS, le désert de Mojave, des témoignages à l'Amérique sur des survivants, des rescapés de catastrophe qui faisaient fortune, des unijambistes qui gravissaient l'Everest, des soldats héroïques qui se sortaient de plans improbables, des types avec des cancers qui tombaient les femmes, des pilules miracles, des aspirateurs qui tondaient la pelouse, mais aussi des vampires, des loups-garous, des ours canadiens, la guerre du Vietnam, des maladies nouvelles, l'éducation. Tout et n'importe quoi.
Le Reader's Digest, c'était aussi des collections de short stories où l'on pouvait lire du Mark Twain, du Kurt Vonnegut Jr, du Jack London, sans vraiment savoir qu'ils avaient écrit autre chose. Pour les snobs et dans l'imagerie "populaire" des élites, le Reader's Digest a été assez vite assimilé à une revue pour les pauvres, l'ancêtre cheap des news magazine pour les ploucs, un moyen bon marché de faire passer tout et n'importe quoi dans le même emballage. Un peu de pub, un peu de philosocio, un peu de littérature pour les ouvriers en retraite, les ménagères de 60 ans et les bas du front. Le Reader's Digest et France Loisirs dans le même bain de mépris et de dérision.
Sans doute est-ce que la petite dérive people/célébrités des dernières décennies aura aidé à déconsidérer la collection. Toujours est-il qu'il y avait du charme et la poésie dans ce pêle-mêle accessible à tous, l'idée qu'une culture se bâtissait aussi sur le rassemblement d'idées hétéroclites, qu'un intellect pouvait se nourrir de tout pour vivre, que n'importe qui pouvait lire n'importe quoi (ce qui a bien disparu aujourd'hui - il y a les livres pour les élites et les livres pour les ploucs), des articles vulgarisés sur les neurosciences et se passionner pour un peintre dont il ne verrait jamais les toiles, un scène agraire du Michigan et l'ascension de l'Everest. Le Reader's Digest est un témoignage du temps où chacun ne rêvait pas d'avoir sa case individuelle pour ranger son individualité (faire un barbecue et exprimer sa personnalité), où le marché n'était pas encore fragmenté à l'extrême, où les consommateurs n'étaient pas encore ciblés au microscope marketing. Ou alors un temps où, d'une façon ou d'une autre, il n'y avait qu'une seule case, grande hospitalière et pleine de rêves américains au progrès et aux dents blanches.
Selon toute probabilité, le Reader's Digest ne disparaîtra pas. Un énième plan de renflouement est en cours de préparation. Tant mieux et tant pis. http://www.rd.com/