Le Dernier Nabab : chef d'oeuvre inachevé

27/06/2007 - 12h42
  • 0
Le Dernier Nabab : chef d'oeuvre inachevé

 

 

 

Dernier livre de Francis Scott Fitzgerald, le Dernier Nabab aurait sans nul doute été un aussi beau et grand livre qu'il a été un bon film de cinéma - Elia Kazan, Robert Mitchum, Robert de Niro. A cette époque, Fitzgerald est à Hollywood. Sa femme Zelda est à moitié folle, internée, tandis que lui, malgré le succès d'écriture de Tendre est la Nuit (mauvaises ventes, encore), a accepté un boulot de scénariste tricard pour le cinéma.

 

Fitzgerald, en 1940, n'est plus que l'ombre de celui qu'il a été quinze ans avant. Sa flamboyance dont on peut lire les traces anciennes sur son visage, devenu rouge et soufflé, sent désormais le gin à plein nez. Fitzgerald prend appui sur la vie du producteur Irvin Thalberg pour inventer Monroe Stahr, le producteur héros du Dernier Nabab (The Last Tycoon). Au lieu de peindre, comme cela deviendra la mode plus tard, un Hollywood d'opérettes où les crocs sont tirés sur les ambitions, les superficialités en 1ère couche, Fitzgerald donne un point de vue incroyablement équilibré mais désabusé sur les choses de la vie et du cinéma. Monroe Stahr est un producteur jadis précoce (il a démarré à 23 ans), qui à la quarantaine est essoré. Sa femme est morte et il s'abrutit dans le travail, enchaînant les réunions et les visionnages de rushes, prenant dix décisions à la minute, sur un rythme enivrant. Stahr souffre du coeur et n'a sûrement plus que quelques mois à vivre. Sa vie bascule lorsqu'il croise le "sosie" de sa femme défunte pendant une inondation des studios. Il identifie Kathleen, une femme qui ne fait pas grand chose et en tombe amoureux. Le titre du manuscrit de Fitzgerald était The Love of The Last Tycoon : A western. Il est exact. Fitzgerald fait raconter l'histoire, dans un montage narratif tordu mais brillant, par une jeune femme amoureuse de Stahr. La passion discrète que vivent le producteur et sa mystérieuse maîtresse constitue évidemment le noyau en fusion de ce roman. Fitzgerald en profite bien sûr pour peindre dans un style quasi réaliste (une nouveauté pour lui) la complexité des rapports sociaux à Hollywood : depuis les syndicats, jusqu'aux scénaristes (le bas de la chaîne) en passant par les producteurs et actionnaires.

 

Il y a une langueur et un érotisme somptueux dans le Dernier Nabab qui font de ce livre dont il manque un bon tiers (celui-ci a été reconstitué à partir des plans de l'auteur si bien qu'on connaît la fin et qu'on peut en lire un résumé) une sublime balade introspective. Le personnage de Monroe Stahr est d'une épaisseur dramatique impressionnante et sûrement le plus beau personnage de Fitzgerald, le plus crédible, le plus incroyablement américain qu'il ait jamais inventé. Comme souvent chez l'auteur, il n'y a que cette histoire de l'Amérique qui compte vraiment. Après avoir l'âge du Jazz, l'écrivain le referme et peint, comme Pasolini le fera avec l'Italie trente ans plus tard, l'épuisement d'une société, l'asséchèment d'une dynamique sociale. Fitzgerald ne raconte pas la mort ou la naissance d'Hollywood, mais le passage fondamental d'une économie proto-capitaliste à l'économie libérale. Dans le grand saut, des éléments survivent et d'autres non. Le drame du Dernier Nabab (ce qui explique, sur le fond, pourquoi il n'est pas fini), c'est que son auteur sait qu'il ne fera pas partie du Nouveau Monde.

 

Note : j'en profite pour signaler la sortie d'un numéro hors-série de la revue Transfuge, consacré entièrement à l'oeuvre de Fitzgerald.

 

Francis Scott Fitzgerald

 

 

 

Vos commentaires

Toutes les rubriques
  • Cinéma
  • /
  • Société
  • /
  • Livres
  • /
  • Télé
  • /
  • Musique
  • /
  • Expos
  • /
  • Forum
articles les + lus
  • la télé qui vous veut du bien La feel good tv, la télé qui vous veut du bien
  • Ces choses à savoir avant un entretien d’embauche
  • BP : la faune marine mutante inquiète
  • Obiwan Kenobi arrêté par la police
  • Si Wes Anderson avait réalisé Battleship Si Wes Anderson avait réalisé Battleship
  • Fast & Furious résumé à ses changements de vitesse
  • Van Gogh, Dali et Picasso disséqués