
Vous avez déjà pensé vous faire bouffer une tranche de jambon posée sur le sexe ou vous faire défoncer dans un gang bang au point d’en crever ? Vous avez déjà eu l’idée de vous faire sucer de force par une femme de chambre dans un hôtel new-yorkais ou alors… d’avoir un gosse avec la femme que vous aimez ?
Dans les habiles (débiles) rapprochements thématiques qu’on tente de mettre en place pour donner une couleur à la rentrée littéraire et à, cette année, ses 646 romans, il y en a un qui marche à fond la caisse. L’année 2012, c’est l’année du cul, l’année du cul qui rit, qui baise, qui pédophile, qui vieillit, du cul qui explose sous le poids de la crise et s’expose de manière décomplexée dans les rangs des starlets et starlettes de la littérature générale.
Fini le temps où les petites scènes de cul de Martin Amis faisaient rire la planète entière. Fini le temps des peines à jouir et des anticipateurs du temps qui passe. Le cul sort du bois et fait le spectacle, au point d’être devenu aussi tendance que ne l’était la science-fiction il y a un an ou deux. Illustration en quelques positions d’un temps où paradoxalement bander ramollit la littérature.
Le cul qui explose : Chuck Palahniuk – Snuff
Indice cul : 8/10
Indice Littérature : 5,5/10
Nous sommes des inconditionnels de Chuck Palahniuk mais il y a des fois où, même avec la plus grande indulgence critique, cela ne passe pas. Snuff, sorti en VO il y a 4 ans (et avant l’excellent Pygmy de l’année dernière) est un roman globalement raté mais qui défie les lois de ce qui est supportable en matière de Palahniukerie et de sexe vaginal. Inspiré des performances féministes d’Annabel Chong (en 1995, déjà), le roman raconte l’histoire glauquissime d’une star d’une X qui veut battre, de désespoir, le record du plus grand gang bang de l’histoire et s’enfiler (derechef) 600 mecs (lesquels seront amenés pour certains à passer plusieurs fois). La narration est menée du point de vue des types et principalement des numéros 72, 137 et 600, puisque les hommes/bites ne sont pas baptisés. L’idée est originale, sexuelle et comporte son lot de ressorts brillants (le sexe est triste, Chuck y mêle une histoire de famille, il y a des instants de mélancolie et quelques mots d’humour). Pour le reste, le roman est une caricature de ce que fait Palahniuk : se lancer dans un travail d’atelier d’écriture, suivre la moindre piste glauque et tendue par son cerveau en surchauffe, servir des noms de films de boules à la volée. Snuff est un bouquin moche, pas vraiment érotique mais un poil (de cul ?) dégoûtant sur les bords. Comme tout ce que fait Palahniuk (et celui-ci est objectivement mauvais jusque dans ses enjeux qui tiennent dans la main et fondent dans le cul), on n’arrive pas à détester complètement. On se raccroche aux branches (on ne vous dit pas lesquelles), aux mots qui pétillent et à l’incomparable "sens des situations" qui fait le charme du bonhomme. Au hotmarès de la rentrée littéraire, pas la peine de dire que Snuff est en haut de la chaîne de dévolution.
PS : Pourquoi ça s’appelle Snuff ? Bah, parce que c’est filmé. Vous avez déjà essayé de vous envoyer 600 mecs à la chaîne en restant en vie ?

Le sexe qui parle : Christine Angot – Une semaine de vacances
Indice cul : 9/10
Indice littérature : 6,5/10
Bien sûr, il y a l’extrait qui tue : "Il est assis sur la lunette en bois blanc des toilettes, la porte est restée entrouverte, il bande. Riant à l’intérieur de lui-même, il sort de son papier une tranche de jambon blanc qu’ils ont achetée à la supérette du village, et la place sur son sexe. Elle est dans le couloir, elle sort de la salle de bain, elle marche, elle prend la direction de la chambre pour aller s’habiller, il l’appelle, lui dit de pousser la porte.
- Tu as pris ton petit déjeuner ce matin ? Tu n’as pas faim ? Tu ne veux pas un peu de jambon ?". Le seul qui a véritablement filtré dans la presse et qui amuse tout le monde. Christine ou la revanche de la clémentine. Vous vous souvenez de la clémentine, bien sûr ? C’était il y a une éternité, à mille années-littérature. Il y aura maintenant la tranche de jambon découennée (enfin, on suppose) qu’on dépose sur le bout du gland enflammé et que les petites filles viennent bouffer au… petit déjeuner. Une semaine de vacances est un vrai bijou érotique. Le monsieur est un peu vieux pour l’âge de la jeune fille ou alors c’est l’inverse mais Angot fait le boulot et tisse un vrai moment de littérature érotique, ambigu, salé, excitant et sans véritable enjeu, avant de le saccager. On peut parier qu’il y en aura quelques uns pour parler de la vacuité de ce nouveau projet qui fait tout de même un effet bizarre. Cela n’en reste pas moins de la vraie littérature avec Angot dedans, sa hargne qui se signale sur chaque adjectif qu’elle sélectionne pour décrire la chose. En tant que lecteur masculin, on a souvent eu du mal par le passé à voir Christine Angot comme un acteur érotique de premier plan. C’est un truc qui nous a toujours échappé, sa sensualité pourtant omniprésente. Une semaine de vacances met fin à ce blocage : pour la première fois, on s’enverrait bien Angot avec du Serrano ou même un jambon blanc bio de chez U. C’est assez moche à écrire mais c’est, à notre échelle débile, un compliment à l’écrivain.

Les couilles fripées : Philippe Djian – Oh
Indice cul : 6/10
Indice Littérature : 7/10
Impossible de ne pas parler de Djian dans notre théma "cul". Djian, c’est le cul à l’américaine mais dessiné par un Français. Du coup, cela sonne souvent comme un mélange de Brett Easton Ellis et de Claude Chabrol, quelque chose d’assez bizarre et qui pendouille au lieu de se dresser. "Oh" qui n’est pas si sexy que son titre, n’a pas grand-chose à voir avec Vers chez les Blancs qui aura été la grande affaire érotique de Djian ces dix dernières années. C’est juste un Djian de plus qui fait tout autant penser à Beigbeder (sur ses mauvaises pages) qu’à John Updike (les bonnes), dont Djian est au fil des livres le plus fidèle successeur. Une femme est violée dans sa propre maison qu’elle occupe seule depuis son divorce. Le violeur continue de lui adresser des mises en garde et des menaces. Oh est une sorte de roman policier détraqué. L’héroïne est obsédée par son viol qui pourrait être l’œuvre d’un scénariste frustré (elle tient une boîte de production). Djian soigne la galerie de seconds rôles : la mère en mante religieuse périmée est un must et le père serial murderer un grand personnage. L’ancien mari aime s’envoyer des jeunettes. Il a raison bien sûr, c’est ce qu’il y a de mieux. Et ce n’est pas Updike qui dirait le contraire. Le tout est plaisant à lire, dans ces tons sépia et boisés comme du vieux malt qui font la couleur des roman de Djian depuis Incidences ou Impardonnables. Le romancier s’est un peu embourgeoisé. Il fait depuis cinq ans son Woody Allen mais peut-être ses livres les mieux écrits, ceux qui nous parlent le plus maintenant qu’on est vieux comme lui. Du coup, côté couilles, cela sent un peu la fripouille et la friture. On ne s’amuse plus comme avant. C’est dommage mais il reste le regard et celui de Djian vaut bien des caresses plus vigoureuses.

L’amour en suppositoire : Florian Zeller – La Jouissance
Indice cul : 3/10
Indice Littérature : 2/10
Florian Zeller a mis des lunettes. Des lunettes avec des montures intellectuelles et des verres qui déshabillent (la société, ah,ah). Il semble qu’il ait aussi fait dépousser ses cheveux. Six ans après Julien Parme(san), dont on avait… parlé ( !) ici même, le plus grand dramaturge français (sic) revient au roman avec un titre évocateur et qu’il a sûrement piqué à David Foenkinos (l’enfoiré !). Comme il est aussi (Zeller, pas Foenkinos, encore qu’on ne sait plus trop), chez Gallimard, on se dit que… tout de même, il y a anguille sous roche. Pourquoi ce sont toujours les autres qui héritent des meilleurs titres ?! Zeller revient et il n’est pas content : les couples modernes ne vont plus bien. Ils s’ennuient et tendent à se séparer lorsqu’ils ont des enfants. Quelle histoire ! C’est l’histoire de Pauline et Nicolas (même les prénoms des personnages ont l’air de faire chier l’auteur, c’est dire) qui s’aiment depuis deux ans. Nicolas est un jouisseur et veut devenir réalisateur. Pauline est raisonnable. Elle travaille dans une entreprise de cosmétiques, la preuve. Avec ce livre, Zeller réussit un tour de force : celui d’écrire le roman dont PPDA a rêvé toute sa vie sans jamais y parvenir. Une sorte de nanar amoureux, romantique et social qui se pique de sociologie et de politique. Revenu à demi fou de ses expériences théâtrales, Zeller interroge le temps qui passe (il aurait du se contenter du temps qu’il fait), l’époque et tout le toutim. Il siphonne le fond de commerce de Foenkinos (qui, lui, est un vrai écrivain) et déborde Jardin sur sa (couille) droite. Tout en cheveux, en analyses historiques foireuses (la maîtresse qui suce le mieux est d’origine polonaise – sous-titre, "quand t’as connu les camps de la mort, il faut profiter de la vie") et en émotions, La jouissance est un livre tout bonnement hallucinant et qu’il faut absolument se procurer pour comprendre de quoi il s’agit quand on parle d’une rentrée littéraire qui s’oublie ou d’un mal littéraire. L’écriture est suffisante et vise des effets qui sont deux ou trois têtes au dessus d’elle ("le temps est une comète", ce genre de phrase). Le "scénario" (on ne parle même plus d’intrigue à ce stade, tant l’effet visuel de l’écriture prend le pas sur tout autre chose) semble écrit à plusieurs ou alors être tiré d’un carnet de notes de Luc Besson. A ce degré d’indigence, il ne faudra pas se plaindre d’être adapté au cinéma ! Enfin, bon, est-ce que ça baise au moins ? Un peu. Les scènes de sexe de Zeller sont à l’aune du reste, belles et soyeuses comme Pauline à la page. – Florian, Florian ? Il y a eu une défection. On t’a pris le numéro 536 dans le Snuff de Palahniuk. Siouplaît. La grosse Cassie est à toi.

La bite en face des trous - Stéphane Zagdanski – Chaos Brûlant
Indice cul : 4/10
Indice Littérature : 8/10
La littérature française se résume aujourd’hui à un duel entre Régis Jauffret et Stéphane Zagdanski que les deux sont en train de perdre. Jauffret a marqué un joli point avec son Claustria et Zagdanski rend coup pour coup. Qu’on ne s’y trompe pas, les deux ne s’amusent pas à faire des romans avec des people dedans, ce n’est pas ce qui les intéresse. Ces deux-là font du ping pong avec la langue française et réécrivent des bouquins de critique littéraire en douce, entre les pages de leurs attrape-nigauds. Chaos Brûlant est beaucoup plus réussi que le Sévère de Jauffret : il bout du début à la fin. Côté cul, on retiendra évidemment, parce que c’est ce qu’on veut retenir pour notre thème, la description remarquable de l’agression de Nafissatou Diallo par le monstre DSK. Zagdanski s’amuse à décrire le sexe de Strauss Kahn, la fellation imposée et les pensées de la femme de chambre. Son écriture mi-ironique, mi-réaliste est un bonheur. Et puis la littérature diverge. Il y a beaucoup de choses dans Chaos Brûlant, quelque chose sur la folie mais aussi l’expression d’une vision du monde, de l’argent et surtout du pouvoir, qui hante les romans de Zagdanski depuis plus de dix ans. Le dispositif utilisé par l’auteur (il parle depuis la folie supposée des autres) lui permet de livrer, en même temps, une sorte d’exercice de style troublant où la langue tourne sur elle-même, fait la belle et puis part en looping. Chaos Brûlant est, sur sa rampe de lancement roublarde, une bonne surprise et l’un des romans les plus intéressants de la rentrée. Au hotmarès, cela ne va toutefois pas chercher très loin. Pas la peine de compter sur Zagdanski pour réchauffer vos dernières soirées d’été.
