La philo pour les bad boys : Antisthène, roi de la baston

29/06/2011 - 11h35
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La bataille faisait rage sous le soleil de Tanagra, entre le Parnasse et l'Hélicon. Ça se lardassait à l'antique, au glaive et à la lance, s'entrégorgeait sans goût ni grâce, se sortant la boyasse d'un revers de sagaie comme on décoquille un escargot à la fourchette à deux dents, se dégobant la cervelle du casque à grands coups de masse... Sous les pluies de flèches, de plombs de fronde et de caillasses, un griveton se distingue, malgré sa bâtardise, car l'homme n'est pas d'Athènes même s'il combat sous ses couleurs.Antisthène, puisque c'est de lui qu'il s'agit, est un métèque. L'un des 40.000 bougnoules qui ont fait les grands chantiers de la jeune démocratie grecque. Que voulez-vous ?, sa mère est une espèce de proto-turque de l'époque, sous-citoyenne de troisième zone, genre Pakistanaise sans-papier de Saint Ouen faisant les ménages dans les banques de la Défense à quatre heures du matin, du genre à s'appeler Nafissatou et redoutant le malpropre paluchage d'un éfémiste grossium social-traître. Mais n'empêche, Antisthène pense à sa mère et a du coeur à l'ouvrage : il distribue plus qu'à son tour mandales et mornifles, t'éviscère par ci, t'écrabouille par là et fait de belles saignées dans les rangs thébains et tanagréens. "A la boxe ce n'est jamais le poing qui part" On met au courant Socrate, (que je t'ai parlé çi-avant la précédente leçon), des prouesses du bâtard, qui le font se gratter la barbe et branler du chef. Il veut des détails : comment qu'il tient sa garde, si elle est haute ou basse, s'il fend à gauche ou à droite, s'il pare seulement ou s'il contre simultanément. Et puis surtout, il demande qu'on lui raconte comment il bouge, comment il se déplace, le jeunot, le mouvement des hanches, sans doute, Socrate il veut savoir. Tout part des hanches... Tout. L'amour et la guerre... Un bon coup, quel que soit le coup, part toujours d'une rotation de hanche, vous savez... A la boxe ce n'est jamais le poing qui part. Quelle force a un poing ? Peau de nibe ! a fait quoi un poing ? Une demi-livre ? Va envoyer valdinguer ça en travers de la gueule d'un importun, toi !... Autant coucher un marle avec une motte de beurre ... Tandis qu'un poing, emporté par un bras, emporté par une épaule, déportée par une hanche, basculée sur l'avant par une jambe en pivot, c'est la moitié du poids de l'homme. Bing ! Quarante kilos dans la gueule, c'est quand même pas pareil.  Socrate sait tout ça... Je l'ai pas dit la semaine dernière parce qu'il y a tant à dire et qu'écrire c'est renoncer aux mots, mais bon, sachez, amis qui désirez entrer en philosophie, que Socrate sait tout ça... Car il combat lui-même dans un régiment de fantassins lourds et qu'il ne donne pas sa part au chat quand il faut monter à la riflette. Mais aussi parce qu'il est danseur, et que la danse est pour lui un entraînement inséparable de la philosophie. Ah ! Épatant, ça, hein !... C'est pas ça, qu'on vous dit, hein ?, à la classe de Terminale, où vous bachotez à tant vous faire chier cent sous de l'heure, que Socrate estime qu'on ne peut pas philosopher tant qu'on ne s'est pas astreint à un entrainement physique intensif... Stupéfiant, hein ?... C'est pas moi qui le dit, c'est Xénophon, toujours, l'anti-Platon... Ah, mais y aurait à dire sur l'enseignement de la philosophie qui devrait être combiné à un sport de combat... "Il bouge bien et il sait se battre."On va dire que je m'égare, que j'ai oublié Antisthène. Mais non. Je l'ai jamais perdu, pensez-donc, pas plus que Socrate, c'est mes chéris mentaux et je les bichonne. On explique donc au vieux comment il bouge, le grand Turc. Le jeu de jambe et le toutim. Socrate fait silence dans sa barbe à satyre, et se fend la bille d'un bon sourire. « - Quoi, maître ? », interrogent les enamourés disciples. Je suppose qu'à ce moment le regard de Socrate s'attarde sur la trimballée de fiottes qui l'accompagne, nuisette rose, poudre aux joues et bouclettes à frange, bourgeoisie de centre ville, bien née comme il faut élevée sous la mère, Athéniens de souche ne connaissant du prolétaire que les portraits en pied de l'ouvrier des Village Peope sur lesquels ils se branlent, subreptice. Alors il lance à la cantonade sa décision : Antisthène pourra suivre ses leçons, il sera même l'un de ses meilleurs élèves, car il a des couilles au cul, en l'occurrence les siennes, il bouge bien et sait se battre. Il s'est endurci au combat et a su s'entraîner au courage, et c'est ça, la seule chose qui fait un vrai philosophe.Les autres : estomaqués. Socrate, lui, pas mécontent de sa saillie, se fend la poire en loucedé. Antisthène vient donc, un peu matois, parce qu'il a déjà assisté à des leçons de philo d'un autre gonze, un brillantissime à mèche, genre Beigbeder rive gauche, qui prend des poses pour dire que rien n'existe et tout se vaut, sauf bien sûr son compte en banque et ses protections au ministère. Mais alors, foudroyé, qu'il est par la présence du vieux maître, Antisthène. Il vend tous ses biens, bazarde tout, et ne quittera plus jamais Socrate. "Lui, Antisthène, se fera athlète furibard"  Il se souviendra de lui pour fonder sa propre philosophie. Il pourfend les confus baratineurs pleins comme des vesses vides et démantibule leur baragouin à grands coups de méthode rationnelle. « De quoi que tu causes, eh bille ! Définis un peu au lieu de broder ! ». De là, chez lui, la haine du cave et le mépris du micheton qui vit dans les passages cloutés en troupeau peureux et bêlant, sans se poser de questions sur les alluvions intellectuels et les fondrières sur lesquels il bâtit sa petite vie sans histoire. Et puis enfin, la pièce maîtresse d'Antisthène : développer par l'entraînement quotidien la force d'âme, la tension, l'ischus. Ce qui fait crisper la mâchoire, brûler le regard, tendre la nuque, cultiver l'endurance, mépriser la mollesse bourgeoise. Vivre en guerrier, cultiver l'incandescence intérieure. Attention, hein !, pas le guerrier de lumière métaphorique de Paulo Coelho, et toutes ces merdes bondieusardo-new-age. Lui, Antisthène, se fera athlète furibard et, enseignera incendiaire bilieux et prophétique, dans les gymnases et les salles de boxe l'art et la manière de s'arracher du commun. Vivre en philosophe comme il tuait en dansant à la bataille de Tanagra.Qui est prêt, aujourd'hui, parmi les philosophes, à raccrocher les mondanités aux vestiaires et à décrocher les gants de boxe ? Alain Guyard amène la philosophie et la culture là où on les attend le moins, notamment dans les bistrots, les HP et les prisons. Il publie en août ,  roman inspiré de son expérience de prof itinérant. Cet été, il donne sur Fluctuat un cycle de leçons de philo pour Bad Boys, inauguré avec une leçon sur "Socrate, ce zonard". Voir aussi : entretien avec Alain Guyard

Par Alain Guyard
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