
La prudence nous oblige à nous modérer mais il était temps, après Fourier, Diderot et quelques autres, que le sexe joyeux et baroque reprenne des couleurs en littérature et retrouve une place de choix dans le panorama des lettres tous publics. D’aucuns y verront un symptôme de la crise qui nous force à remettre au centre du jeu ce qui a de l’importance. D’autres diront qu’on ne pouvait rester éternellement sur une vision un rien mortifère de la chose et que la veine des Houellebecq (sexe triste), Amis (sexe terne) et autres Ellis (sexe miroir) finiraient bien par déboucher, comme en toute chose, par un mouvement contraire qui redonnerait à l’amour son potentiel énergétique et libertaire. Les philosophes ou sociologues avertis penseront, avec nous, que l’idéologie du fun n’ayant pas de limite, il était impératif qu’elle repasse un jour par le point dont elle était partie.
C’est chose faite ce mois-ci avec La Belle Echappée de Nicholson Baker, à qui l’on doit avec le Point d’Orgue le meilleur livre érotique de la seconde moitié du XXème siècle, avec le surprenant La Sybille et le Marquis de Nicolas Bouchard, roman historique et prolongation échauffée de sa magnifique trilogie révolutionnaire, et l’angliche So Shocking ! du nouveau chouchou des lectrices françaises Alan Bennett. Trois romans, donc, et trois auteurs qui ont assez peu à voir ensemble jusqu’à présent : Bouchard est français et fait du roman historique ; Bennett est un dramaturge et satiriste anglais qui s’est fait connaître ici avec sa Reine des Lectrices, un livre gentillet qui taquinait avec tendresse et ironie la reine d’Angleterre ; Baker est, parmi les disciples et compatriote d’Updike (précurseur de tout ce gentil monde pour sa liberté de ton), le plus doué et le plus brillant depuis sa Mezzanine inaugurale pour décrire et décrire ce qui fait notre existence, ses joies et ses petits moments tristes.
La Sybille et le Marquis, livre de tradition sexuelle
Des trois, La Sybille et le Marquis est probablement celui qui est le plus classiquement érotique. Bouchard reprend son personnage de Sybille de la révolution, Marie Adélaïde Lenormand, voyante et enquêtrice malgré elle, dans l’après-1789. Cette fois-ci, la Sybille se retrouve au cœur d’une intrigue explosive qui va l’apparier à celui qu’on tient ici bas pour le grand responsable de cette obsession maladive : le Divin Marquis, alias D.A.F Sade. Bouchard réussit à mêler admirablement son intrigue policière (Fouché rôde et un complot politique et féministe se trame autour de bien troubles désirs) à un récit farcesque où trois femmes, comme il faut, commandent à l’affreux écrivain en bout de course l’occasion d’écrire un opéra pornographique. Le Marquis, alléché par une rémunération stimulante, se met à la tâche et se voit vite reprocher sa timidité et son manque d’audace. Alors qu’il a paumé en route le manuscrit mythique des 120 Journées, Sade décide finalement d’y aller franco, s’improvisant librettiste et metteur en scène pour une représentation unique où les comédiens (des femmes exclusivement, belles et élevées comme des nonnes) vont se faire mettre avec allégresse et sans aucune limite. Bouchard écrit lui aussi sans brider son imagination et nous offre quelques scènes d’un érotisme charmant. Les théâtreuses sont lesbiennes. De mystérieux bourgeois adultères disparaissent dans des meurtres en série effroyables inspirés des écrits du Marquis et tout est à l’avenant. Si les deux précédents volets de la saga étaient eux aussi particulièrement réussis, celui-ci l’est encore plus, mêlant intelligemment au contexte de l’époque une vraie réflexion sur la force des mots (érotiques) et le pouvoir de contamination des fantasmes. La fin est un miracle d’écriture, en même temps qu’une belle idée qu’on rêverait de voir, un jour, retranscrite dans un film caligulesque sérieux et à gros budget. Sans le savoir Bouchard amène de l’eau à notre moulin en opposant le sexe glauque et violent porté par les visions littéraires de Sade et une sorte de libertinage insouciant qui s’oublie (et qui est devenu, par la force des choses, celui supporté par l’auteur lui-même et quelques autres protagonistes). Avec Bouchard, le sexe ombrageux s’éclaire et est finalement le seul à respirer.
So shocking et les vertus du sexe à l’anglaise
Ce mouvement est bien sûr amplifié par la lecture du So Shocking ! de Bennett. Les 230 pages se divisent en deux novellas de taille équivalente qui ont plus à voir avec Marivaux et Crébillon qu’avec Bataille. Là encore, le sexe qu’on s’attendait à trouver corseté par le modèle victorien y est rendu à sa valeur transgressive, tandis que Bennett le pare de toutes les vertus, y compris celle de tenir la morale en place. La première histoire raconte la résurrection d’une veuve de 55 ans qui est contrainte (crise oblige) de louer une de ses chambres à des étudiants, lesquels, faute de pouvoir lui payer le loyer en temps et en heure, lui proposent, en compensation, de les regarder faire l’amour. Dit ainsi, cela paraît scabreux mais le personnage de Mrs Donaldson est remarquable : imaginez Mamie Nova en train de boire le thé tandis que deux gamins de 20 ans enfilent les positions. La vieille en sort ragaillardie et nous avec : voici un bon exemple de fraternité entre les générations et une grande victoire pour ceux qui ont placé la jeunesse au centre de leur projet. La colocation inter-générationnelle a de beaux jours devant elle si tout le monde y met du sien. La seconde histoire est plus traditionnelle et rappelle les histoires morales d’Oscar Wilde. Un jeune gay se marie à une fille fortunée qui a perdu ses parents. Le garçon découvre les joies du sexe avec une femme (considérant, depuis sa condition d’homo, que c’est une transgression !) mais ne tarde pas à être rattrapé par son passé. Depuis le début, on aurait pas aimé être George Michael dans l’urinoir. C’est peu ou prou ce qui arrive au beau Graham mais comme tout le monde couche avec tout le monde et pour le bonheur de tous, l’histoire retombe sur ses pattes heureuses. Chez Bennett, la timidité des mises en scène (appétissantes toutefois) est largement compensée par la valeur hédoniste et libératoire de l’acte. De tradition anglaise, le voyeurisme lui-même peut avoir une fonction positive lorsqu’il s’adresse à des personnes âgées. C’est une des leçons de cette nouvelle vague : le sexe est suffisamment varié pour que chacun y fasse selon ses moyens et ses ressources. So Shocking ! est évidemment plus jubilatoire que choquant, plus érotique que porno. C’est un livre un peu fragile mais qui vous donne un avant-goût de la révolution sensuelle en marche.
Des trous, des petits trous, encore des petits trous
Ah, s’il n’y avait pas ces méchantes MST, peut-être est-ce qu’on s’amuserait bien à nouveau, mais nous n’en sommes même pas sûrs. Les jeunes sont chiants et se mettent en couple dès le plus jeune âge. Il est possible que ce qui a longtemps servi de prétexte à une rigidification des mœurs ne serve aujourd’hui qu’à masquer un néo-conservatisme moral, produit par l’ennui et la peur du… chômage. Toujours est-il que Nicholson Baker vient enfoncer le clou et faire la fête au cul à travers sa Belle Echappée, au titre si mal traduit. House of Holes (la maison des trous, voilà un bon titre original) est un roman constitué de nouvelles ou de récits vaguement tenus par la récurrence de certains personnages. A côté du Point d’Orgue, c’est de la petite bière (ou bite) mais peu importe, dans le sexe, ce n’est pas le récit qui fait le charme mais bien les situations et il y a suffisamment de fantasmes à vous crever le caleçon ou à vous inonder la culotte ici pour que vous ne regrettiez pas la lecture. Baker imagine la rencontre pornographique de la Dollhouse de Joss Whedon (cette série bizarroïde étouffée en saison 2) et d’Alice au Pays des Merveilles. Un endroit où le sexe serait roi, une sorte de royaume parfait où des adultes consentants (même si parfois payés, comme chez DSK) sont aspirés pour vivre leurs rêves. L’imagination de Baker fait le reste et emplit cette bouteille à la mer freudienne de fantastique et de féérique humide. Les sexes grossissent, se font masser, s’échangent, se lavent au pommeau, se coupent et repoussent. Les uns tombent pour des orgies, d’autres se retiennent. Des trois livres dont on parle, celui-ci est le plus littéraire et le plus référencé. C’est surtout le plus suggestif et le plus imaginatif. On peut s’en servir pour se masturber ou pour lancer un coït entre amis, comme on voudra. Le tout est de voir ce que cette vision du sexe implique. Le sexe de Baker est exactement celui du Lost Girls d’Alan Moore, un sexe carnavalesque et panthéiste (mais scientifique et aussi sûrement administré qu’un parc d’attractions), un sexe joyeux et rieur. On y intègre le savoir-faire de l’époque à l’aide d’instruments, de liens et de multiples écrans qui renvoient au miroir dans le miroir. Il est parfumé, juteux et dégoulinant, souriant et bien (mal) élevé. La maestria de Baker se déploie quand il s’agit de varier les plaisirs et le recours aux sens. Selon son bon plaisir, on pourra s’émouvoir quand c’est la consommation qui prime (les glory holes revisités ou les queues à foison) ou quand l’abstinence pointe le bout de son nez (lorsque la Maison gambade hors de ses bases). Baker ne frappe pas toujours juste mais il arrive rarement que deux nouvelles successives vous laissent de marbre.
Ce qui relie toutes les histoires, et par extension ces trois romans, c’est l’idée que le sexe fait du bien et n’a plus aujourd’hui à se pratiquer en opposition à aucune norme. Sans doute est-ce que le point de vue est occidental, urbain et aussi un brin bobo du cul, mais on a rarement vu naître un nouvel hédonisme planétaire dans le Limousin. La littérature va-t-elle faire du cul son nouvel eldorado ? Est-ce qu’on va enfin faire une croix sur ces scènes maladroites de baise enchâssées dans des ouvrages de littérature bien comme il faut pour retrouver le goût du jeu et du jus ? Sans doute est-ce qu’il va falloir attendre un peu pour s’en rendre compte mais on ne dirait pas non à ce qu’après le fantastique qui a, ces dernières années, contaminé la littérature dominante, la chatte, la bite et la baise en deviennent les nouveaux points focaux. Pas contre les conventions, la famille ou la religion mais juste comme une nouvelle expression du fun et du bien-être ensemble.
Nicholson Baker, La Belle Echappée (Christian Bourgois)
Nicolas Bouchard, La Sybille et le Marquis (Belfond)
Alan Benett, So shocking ! (Denoël)