La nouvelle génération des écrivains "losers"

25/06/2012 - 16h28
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On aurait pu craindre que la race des "losers" magnifiques de la littérature s’éteigne avec les Bukowski et autres Burroughs. Mais une nouvelle génération d’auteurs aussi géniaux qu’auto-destructeurs a pris le relais. De Will Self à Dan Fante en passant par Mark SaFranko et Jerry Stahl, Flu vous fait les présentations.

Des bas-fonds de Los-Angeles ou de Londres, aux brumes de San-Fransisco et de Glasgow, des étendues arides du Missouri aux quartiers louches de New-York et aux bouges de l’Alaska, chaque génération à ses losers magnifiques. Dans ce domaine, comme en beaucoup d'autres, la littérature américaine n'est pas avare de personnages, auteur/acteurs de leur propre descente aux enfers. Illuminés géniaux, déclassés fringants, poètes junkie, alcoolique lyriques. Les pionniers s'appelaient Bukowski, Fante père, Hubert Selby Jr. ou William Burroughs. Leurs descendants vont encore plus loin ! Découvrez avec nous l'univers déjanté de Jerry Stahl, Fante fils, Tony O'Neil, Mark Safranko ou Richard Burgin, tous fiers représentants de la nouvelle génération perdue.


Will Self : le (très peu) Saint-Père

On aurait tendance à oublier que l’écrivain Britannique en voie de gentrification qu’est Will Self (le bonhomme à récemment obtenu une chaire à l'université publique Brunel, située à Uxbridge, dans l'ouest londonien) a eu un passé plutôt trouble, si ce n’est carrément glauque. Un rock de crack gros comme le Ritz, son premier texte, en est la parfaite illustration. Celui qui déclare qu’il faut lire Mon idée du plaisir comme une allégorie autobiographique est clair à ce sujet : la vie de Will Self ne fut pas un parcours de santé.

Des écrivains anglais de la seconde moitié du XXe siècle, il est certainement celui qui a été le plus loin dans l’exploration des paradis artificiels les plus durs (comme on dit "drogues dures", de celles qui vous laissent sur le carreau). Crack, speed, metamphétamines, Kétamine, Will Self n’a pas hésité à payer de sa personne pour accoucher des chefs-d’œuvre tordus tels que Vice Versa, Les grands singes,Ainsi vivent les morts ou La Théorie quantitative de la démence, sans oublier récemment No Smoking et Le livre de Dave. Le réel revisité par self à l’aune de ces expériences passées (l’auteur déclare aujourd’hui à qui veut l’entendre qu’il en a fini avec ces produits) se compare à une version d’Alice au pays des merveilles stupéfiantes et synthétiques.

Désormais revenu de ses aventures de jeunesse, Self n’en reste pas moins l’un des auteurs les plus subversifs, excitants et vivants de la littérature anglaise contemporaine.


Tony O'Neill : le rescapé

Junky repentie, new wave rocker fervent, L’Anglais Tony O’Neill ne s’est sortie de l’addiction qu’avec l’aide d’une femme, Vanessa, sa compagne actuelle qu’il épousera en 2006. Le chemin chaotique de l’addiction et de la rédemption, O'Neill connait bien, lui fut clavier au sein du groupe Soft Cell fondé en 1979 par Marc Almond et Dave Ball. A la même époque il découvre l'héroïne qui décime le milieu musical britannique et devient rapidement accro. Fondateur du mouvement littéraire dit "des Brutalistes", O'Neill milite pour une littérature de l'instant, direct et rentre dedans. Ses récits troubles et emprunts de lucidité sont invariablement sous-tendus d'autobiographie. C'est certainement ce qui donne toute leur force aux histoires du Britannique.

Un vécu qui n'exclut pas un talent d'écrivain indéniable, une véritable écriture, un don inné pour mettre en valeur la beauté des choses laides. De tous les récits d'intoxications publiés ces dernières années, ceux d’O’Neill (Notre Dame du Vide, Dernière descente à Murder Mile, Sick City) sont ceux qui portent le plus clairement un vrai message de rédemption. Pour autant, O'Neill ne fait pas l'impasse sur la descente aux enfers de la toxicomanie quotidienne de ses personnages, mais l'auteur se permet de faire apparaître une petite lueur au bout du tunnel. Une promesse de vie possible après avoir exploré tous les recoins de la géographie du manque. Une lueur d’optimisme évidente, de celle que ne peut partager qu’un véritable repentie, et qui font de cet écrivain sincère et singulier un des auteurs les plus touchants du moment.


Dan Fante : le “fils de” …

Etre le fils de l’immense écrivain John Fante, ça n’a pas été facile tous les jours pour Dan, son ainé. Passablement égocentrique, coureur de jupon, alcoolique, colérique, un rien mégalo, bagarreur, hâbleur et vantard, Fante père n’a pas laissé le meilleur héritage possible à son fils. Celui-ci s’en explique d’ailleurs de manière très claire (et émouvante) dans Dommages Collatéraux, l’excellente autobiographie – et biographie de son père – publié il y a deux mois chez 13ième Note. Père à la fois absent et exigeant ? John lègue à Dan tous ses défauts, doublé d’un absolu manque de confiance en soi et d’un goût pour les excès très familial.

Alcoolique au dernier degré, Dan se réveil un jour dans un cinéma porno en train de se faire faire une fellation par un homme inconnu. Une semaine plus tard, il émerge aux urgences de Los Angeles avec un couteau de boucher qu’il s’est lui-même planté dans l’estomac. L’eau de feu, mais également la coke, et une forte addiction au sexe sauvage, font de Dan Fante une bombe à retardement. Un mélange détonnant de haine de soi et de douleur que l’écrivain décrit merveilleusement et avec une sincérité décapante dans Rien dans les poches, En crachant du haut des buildings, La tête hors de l’eau, Limousine Blanche et Blonde Platine, qui mène l’écrivain aujourd’hui largement reconnu, droit vers le tombeau. Au final c’est encore une femme qui sortira l’écrivain de l’impasse et lui permettra d’atteindre une certaine sérénité. Dan Fante est aujourd’hui l’auteur célébré de près de X romans, de deux recueils de nouvelles et pas moins de poèmes, tous édités en France par 13ième Note.


Toni Davidson : Dans l’antre de la folie

 

Ecrivain, anthologiste et essayiste écossais de 47 ans, Toni Davidson est de ces auteurs de la génération d'Irvine Welsh et Will Self. Moins connus que ses deux illustres confrères de dégénérescence, il n’en est pas moins un auteur aussi singulier que réellement inventif. Tout comme son parcours qui ne l’est pas moins. Même si sa spécialité reste la direction d’anthologie (on lui doit l’un des premiers recueils écossais de textes lesbiens et gays, And Thus I will Freely Sing en 1989, ainsi qu’Intoxication, une anthologie d’écritures "sous stupéfiants" en 1998), il est aussi l’auteur de Cicatrices, un roman autobiographique dans lequel l’auteur s’aventure très loin - et avec un certain courage et même une étrange jubilation - dans les sombres territoires de l’aliénation.

Traduit en 2002 chez l’éditeur Au Diable Vauvert, Cicatrices est décrit par Davidson comme une analyse des "ravages engendrés par les dysfonctionnements familiaux, l'inceste et la maltraitance des enfants, l'institution psychiatrique et le difficile travail de reconstruction de la mémoire." Des thèmes qu’il a lui-même vécu, surtout en tant que membre de la génération "acid house" telle que dépeinte par Sarah Champion dans son recueil Disco Biscuit, ou Welsh dans Trainspotting. Bien que cultivant une attitude positive concernant les drogues de sa génération (qu’il juge volontiers récréatives) Davidson n’en signe pas moins avec Cicatrices et Intoxication deux des œuvres les plus dérangeantes en matière d’exploration conjuguée de la toxicomanie de toute une génération, et de la folie.


Mark SaFranko : le revanchard

Impossible dans un tel dossier, de passer sur l’auteur des Confessions d’un loser ! S’il n’est ni réellement alcoolique, ni vraiment accro à quelques drogues que ce soit, socialement Mark SaFranko n’en est pas moins un sacré miraculé de la loose. Issue des quartiers populaires d’immigrés pauvres de Trenton dans le New Jersey, cet écrivain au pur background white trash est aujourd’hui l’une des stars du catalogue 13ième Note. Son enfance et sa jeunesse de voyou à la Hubert Selby Jr. (l’auteur du Démon, La geôle, Last exit to Brooklyn ou de Retour à Brooklyn), SaFranko la raconte dans Dieu bénisse l’Amérique, autobiographie acide et détournée (celle de son alter-ego littéraire, Max Zajack) ainsi que peinture sans concession de l’Amérique des petits.

Avant d’être l’écrivain que l’on sait, SaFranko enchainait en effet les petits boulots (il fut chauffeur routier, manard sur les chantiers, docker dans les ports, employé de Fast Food, vendeur par téléphone, journaliste sportif et de faits divers). Dans l’intimité, il est aussi spécialiste des "relations perturbées", qui lui vaudront divers ennuis et des menaces de mort. Accro aux femmes à fort tempérament et au sexe cru, il met en péril sa santé mentale déjà fragile en côtoyant les saints et les fous de la rue. Une vie en équilibre qu’il relate (excellemment) dans Putain d’Olivia, Confessions d’un loser et dans The Favor and Hopler's Statemen, non encore traduit en France. Celui qui déclarait "l’Art est une addiction" a donc préféré la création au ruisseau, et on peut dire que ça lui réussit plutôt bien.


Richard Burgin : le poète des bas-fonds

Encore peu connu dans nos contrés, Richard Burgin est un pur poète de la rue. Son recueil de nouvelles tristes et de poèmes décharnés fut lui aussi publié par 13ième Note, l’éditeur spécialiste des losers magnifiques. Dans L’écume des flammes, Birgin raconte lui aussi l’Amérique des laissés pour compte, celle des dealers, des prostitués, des musiciens dans la dèche et des pervers de tout poil. Burgin incarne le poète des bas-fonds, celui qui fait surgir la beauté dans l’ordure et l’émotion dans la noirceur. C’est aussi un champion de la solitude et des histoires d’amour malheureuses, compté avec l’aplomb du mec revenu de tout. Sa prose à la fois élégante et minimaliste, touche en nous ce qu’il y a de plus profond.

A la manière d’un Carver, il crée des estampes littéraires avec les mots. Grand amateur de jazz (Burgin compose depuis l’âge de 7 ans), il est déjà l’auteur d’une douzaine de livres et d’autant de CD et publie des chroniques littéraires dans de nombreux journaux. Son recueil The Identity Club: New and Selected Stories and Songs (non encore traduit en France) a été jugé meilleurs livre de l’année 2006 par le Times Literary Supplement . La même année, The Huffington Post le place parmi les 40 meilleurs livres de fiction de la dernière décennie. Ce natif de Brookline (sans le "Y", la ville se situant à côté de Boston dans le Massachusetts) qui a dû traverser l’existence avec douleur et lucidité, est certainement l’un des plus magnifique de notre collection de losers.


Jerry Stahl : la teigne repentie

On ne présente plus cet ex-junky anciennement accro à l’héroïne aujourd’hui romancier reconnu et scénariste pour Hollywood. Son sens critique qui tient de la hargne, son humour très noir et sa vision aussi lucide qu’acide de l'industrie des médias du divertissement, ses portraits sans concession de l’addiction et des malheureux qui en font les frais, Stahl le développe depuis 1995. Suivant les aléas de la traduction, c’est en 2005 que son premier roman arrive sur nos rives, avec la parution de A poil, en civil, publié chez Rivages. Suivrons Moi, Fatty chez les mêmes en 2009, Mémoire des ténèbres en 2010 (chez 13ième Note), Anesthésie Générale un an plus tard à nouveau chez Rivages, suivi de Perv, une histoire d’amour chez 13ième Note. Un palmarès pas honteux, c’est le moins que l’on puisse dire, pour un type qui a touché à tout au cours de sa chaotique existence.

Jerry Stahl était de ceux pour qui la consommation intense de morphine, d’héroïne, de coke et d'alcool était le quotidien depuis près d’une décennie. Une lente descente qu’il raconte très bien dans Mémoire des ténèbres certainement son livre le plus noir. Aujourd’hui adulé par les producteurs d’Hollywood et les magnats du cinéma (son roman culte, Permanent Midnight a été réalisé par David Veloz en 1998, d'après Mémoires de Ténèbres avec Ben Stiller dans le premier rôle), Stahl incarne une version US de l’anglais Will Self : parti de rien, accro à tout, et désormais repentie et bien installé. C’est aussi une figure phare de la littérature américaine contemporaine.


Iain Levison : Le joyeux précaire

Ni junky, ni pervers, pas plus alcoolique que le premier journaliste venu, Iain Levison brosse un portrait sans concession du marché de l'emploi aux Etats-Unis. Marché qu’il connait bien, lui qui a galéré plus d’une dizaine d’années avant d’être l’auteur connu - et fameux - que l’on sait. D’origine écossaise, Levison vit actuellement à Philadelphie. S’il est également l'auteur d'un excellent roman noir universitaire (Une canaille et demi, 2006) ses trois autres romans tournent tous autour du domaine de l’emploi : Un petit boulot en 2003, Les Tribulations d’un précaire en 2007 et l’inénarrable Trois hommes, deux chiens et une langouste en 2009. L’auteur - qui a pratiqué à peu près tous les petits boulots pourris que peu offrir généreusement l’existence - y livre ses expériences. Pas de "mac job" chez Levison. Pas de considérations faciles sur la hiérarchie, les persiflages de couloir ou la solitude du "photocopieur de fond", non, juste des boulots de merde, durs, rebutants et mal payés.

La différence entre la plupart des auteurs qui geignent contre la société et les emplois minables qu'ils d'acceptèrent pour survivre et Iain Levison, c'est l'investissement proprement physique que l’écrivain engage pour nous faire partager ses mésaventures. Levison fait partie de ceux qui n’hésitent jamais à mettre les mains dans le cambouis (et à ce titre, son expérience extrême dans l'industrie de la pêche au gros en Alaska est édifiante). Une stratégie payante, puisque l’écrivain est aujourd’hui reconnu et vit de son art. Son dernier roman, Arrêtez-moi là !, change d’ailleurs de cible, puisqu’il narre les mésaventures d’un chauffeur de taxi injustement accusé de meurtre, prétexte à une attaque en règle des procédures aberrantes de la justice américaine.

Par Maxence Grugier
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