La littérature américaine est-elle soluble dans l'alcool ?

24/05/2007 - 14h07
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L'auteur
Benjamin Berton

     

     

    Ayant eu l'occasion de me repencher récemment sur les vies et oeuvres des trois monuments de la littérature américaine que sont Jack London, Francis Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway (de gauche à droite en illus.) et, m'a sauté aux yeux pour la première fois cette évidence : la littérature américaine du XXème siècle prend ses racines dans un fût de whisky et de gin. On peut bien sûr voir une simple coïncidence dans le fait que les trois auteurs majeurs d'une période décisive pour l'histoire littéraire américaine partagent un goût prononcé pour la bibine. On peut avancer que d'autres auteurs postérieurs ou antérieurs, non-américains, comme James Joyce, partagent le travers le plus répandu au monde, l'affaire était à creuser.

     

     

    Tout d'abord, rappelons que si Fitzgerald, Hemingway et London peuvent être considérés comme les Pères Fondateurs de la littérature américaine, c'est tout simplement parce qu'ils donnent naissance aux trois veines thématiques et stylistiques romanesques les plus riches du pays : aventure, anticipation, style bûcheron poétique pour London qui est le plus vieux de la bande (1876-1916) et fonde le "roman pionnier" (dont on trouvera la trace aisément dans divers courants SF jusqu'à aujourd'hui), aventure, engagement, baroude et roman-somme, sur style journalistique poétique pour Hemingway (1899-1961), qui donne le "grand roman US", mondanités, drames psychologiques et belle société cruelle sur style luxe et enluminures cheap pour Fitzgerald (1896-1940) qui donne le "roman socio- glamour".

     

    Si ces trois monstres picolent et en meurent, et si la littérature américaine picole dans la foulée (Poe, Bukowski, Vollmann) ou se came (Ellis, Burroughs, Vollmann), c'est bien parce que les conditions socio-historiques du pays et les vies intimes des bons écrivains américains les y incitent. Faut-il y voir une tentative de rédemption après le massacre des Indiens ? Bof. Ou alors une origine prolé-pionnière qui donnerait à tout citoyen américain un profil de trappeur habitué à son petit remontant ? Re-bof. Plus sérieusement, et si l'on s'en tient à ces 3 cas, on peut cibler les sources de l'alcoolisme littéraire américain dans 3 directions :

     

    1. une origine sociale contrariée. Les trois hommes se tiennent mal dans leur classe sociale. Ils vivent mal le rêve américain et ne se sentent pas capables de supporter la place sociale que leur a accordée leur succès littéraire. Fitzgerald est un perpétuel déclassé qui aurait préféré être footballeur et qui a toujours vécu sa richesse comme instable et éphémère (elle le sera puisqu'il terminera comme scénariste de second ordre à Hollywood). London trimait pour maintenir son standing et financer ses rêves de navigation, accusant une sorte de culpabilité vis à vis des travailleurs qu'il avait quittés. Hemingway est une fin de ligne, élevé comme une fille dans une famille presque riche; il est de son milieu sans en être et dira de sa famille qu'ils avaient des "pelouses étendues, mais des esprits étroits"

     

    2. une conception de l'écriture paradoxale : pour l'écrivain américain, écrire est une activité qui n'a pas la valeur européenne. Les trois

    hommes sont traversés par d'importantes contradictions entre leur ambition littéraire démesurée (et proportionnelle à leur talent) et une forme de mépris et de légèreté par rapport à leur gagne-pain. Les trois hommes alignent les travaux alimentaires, torchent certains récits et produisent pour vivre. Leur image de soi trinque puisqu'ils ont tous les trois l'impression de sacrifier leur talent ou plus justement de ne pas s'être réalisés.

     

    3. Un romantisme contrarié : le cas Hemingway se prête un peu moins à l'analyse mais les trois auteurs partagent néanmoins une infidélité/fidélité amoureuse assez étonnante. Grands séducteurs malgré eux (Fitzgerald multipliera les conquêtes mais n'abandonnera jamais sa femme devenue folle, Hemingway se mariera quatre fois mais restera toujours seul et fidèle à son premier amour, London deux fois), ils sont tous les trois ambivalents par rapport à leurs propres aspirations amoureuses, déchirés qu'ils sont entre le playboy cowboy et l'homme tendre. Cette ambivalence fonde l'homme américain moderne jusqu'à aujourd'hui.

     

    Ce qui plane sur cette psycho-analyse de bazar, c'est bien que l'écrivain américain est victime sur le plan de la vie personnelle mais bénéficiaire sur le plan littéraire de la différence de statut de l'écriture entre l'Europe et les Etats-Unis. D'un côté de l'Atlantique, la sacralisation de l'acte créateur permet de stabiliser l'auteur à succès (le coupant d'une inspiration et d'une méthode dilettante qui donnent tout son sel à l'art américain). De l'autre, la dégradation du genre ou sa non-reconnaissance absolue (on préfère un sportif ou un financier à un écrivain) condamne l'écrivain à vivre intérieurement entre deux mondes et donc à souffrir. De là, on peut conclure en disant qu'un écrivain français qui boit est un misérable, tandis qu'un écrivain américain qui boit est un homme courageux.

     

     

     

     

     

     

     

    Par Benjamin Berton
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