La grande vacance - Jacques Brou

12/02/2003 - 16h26
La grande vacance - Jacques Brou
«Je suis. Je respire. Je n'ai que moi dans la vie. Je m'en fous. » Tel est le singulier incipit de cet essai au calme provocateur. A travers un constat clinique et poétique, le caractère destructeur de la pensée postmoderne, qui oscille entre nombrilisme et aliénation, est analysé avec pessimisme et brio.

La « pensée » est le thème central de ce texte. Thème ? Le mot « pensée » n'est qu'une coquille vide, qui n'accueille aucun contenu conceptuel et se traduit par un pur dynamisme au sein du cerveau humain : « je pense les pensées d'un homme minuscule ». Voici donc un texte réflexif qui s'attaque à l'idée même de réflexivité, puisque l'altérité destructrice surgit au coeur même de ce mouvement de la pensée sur elle-même : « Tu assistes passivement à ta propre pensée sans y prendre part ». La grande vacance, loin de se perdre dans les méandres de l'abstraction, loin de tomber dans le piège glorieux de la rationalité comme fondement de l'être humain, ramène la pensée à son ambiguïté première : à la fois en moi et hors de moi, indésirable et indispensable, parcourant mon corps et le détruisant, elle constitue l'élan vital et mortifère de l'homme de la modernité.

La pensée est intimement liée au corps et fonctionne comme un besoin primaire, en-deça de la conscience. Elle est sexe : « des pensées enfouies, enterrées dans nos corps remontent par la tige de notre sexe ». Elle est intestin : « nous avons plusieurs mètres de boyaux dans notre crâne ». Cette tabula rasa de la conscience, loin d'assouvir un besoin vital de l'homme, provoque au contraire sa lente destruction, car la pensée « suce la moelle et bouffe le cortex ». L'homme n'est plus qu'un crâne vide agité d'un flux incessant, qui le « dévaste » et le « nettoie ». C'est bien la mise en scène d'une tempête sous un crâne. Mais, vanité des vanités, elle reste totalement stérile.

Le jeu de massacre ne s'arrête pas là. Non seulement ma pensée me détruit, mais ce n'est pas la mienne. « La pensée te croise mais ne t'habite pas. La pensée se refuse à stopper sa course dans un corps aussi stupide que le sien ». Un alien, en quelque sorte, agité d'une volonté de puissance grandissante, (« Les autres penseront mes pensées. Nous parasiterons leurs cerveaux ») et qui provoque la perte d'identité, la dilution du moi dans la pensée commune : « C'est ton corps nombreux. Tu vis dans un million de corps. […] Je vois des morceaux en série de moi-même ».

On est loin du credo mallarméen qui ouvrait, il y a un siècle, la voie à la modernité : « Ma Pensée s'est pensée et est arrivée à une Conception pure ». Jacques Brou s'appuie d'ailleurs sur un imaginaire caractéristique de la décadence des années 1880 pour tenter de cerner, de circonscrire ce bibelot d'inanité sonore qu'est la pensée : « virale tautologique particulièrement contagieuse », elle est « végétation minimale, quelque chose comme une moisissure » ; elle est « une végétale carnivore qui se nourrit de chair humaine » ; ou encore « ta pensée est une pensée ornementale, une pensée décorative, mais au fort pouvoir sédatif ». Le Des Esseintes moderne, rongé par un siècle d'autotélisme, n'a même plus le pouvoir de se réfugier dans sa bibliothèque pour laisser s'y déployer l'imaginaire - solution à la crise de la réflexivité mise en place par Pierre Courtaud dans (Le Castor Astral, 2002). Le narrateur, qui « appartient à la caste rare des oisifs », n'a même plus la charpente mentale, l'individualisme des anti-héros à la Perec : « tu ne tiens pas à te faire remarquer. Ta tactique serait plutôt de me fondre dans la masse ». Le jeu des pronoms, l'alternance continuelle du je et du tu, voir du il et du elle, n'est plus ici le signe d'un déchirement tragique, d'un dilemme racinien. Il ne signale que « l'anti-vie » traversée par chaque homme, chaque lecteur : « les corps qui lisent se dédoublent, se triplent, se quadruplent…, se feuillettent eux-mêmes en d'innombrables décalques ».

Ce pessimisme radical dénonce en filigrane la société de consommation (« Elle se représente l'acte d'achat comme un avènement, une seconde naissance, le rachat miraculeux de la nullité de l'existence »), ou la « petite culture portative très pratique » qui sert aux hommes à émettre, « quand ils ne peuvent plus faire autrement », « une opinion molle et très consensuelle ». On est proche parfois de la vision du monde sordide et parfaitement désabusée exprimée par Houellebecq : « tu crois que c'est ce qui te reste de conscience, de volonté de vivre aussi, une volonté qui ne t'appartient pas, qui appartient à tous , à tous ceux qui infestent la surface de la terre ». Mais c'est plutôt de la conception baroque de l'Amour-Propre exprimée par La Rochefoucauld qu'il faudrait rapprocher cette « pensée » post-moderne : un dynamisme aveugle à lui-même et dévorateur, qui constitue le fondement même de l'homme et de ses actions. « Plus je pense, moins j'entends ».

Si la pensée suit les « loopings spiralés hélicoïdaux des intestins », l'écriture qui tente de la saisir s'appuie sur le ressassement, la répétition, les variations sur un même thème, le déploiement d'images inédites. Cet indicible obsédant qu'est la pensée échappe à toute définition fixe, et c'est bien ce qui le transforme, finalement, en objet poétique. Sorte d'excroissance, d'hydre de Lerne jaillissant au hasard d'un texte morcelé en paragraphes succincts, la « pensée » empêche toute chronologie, toute clôture du texte. Comme Beckett, choisi pour l'épigraphe, Jacques Brou plonge au coeur de l'innommable pour traduire le « décousu déhiscent » du réel : « la pensée se voit mieux pissant que pensant, ouvrant et fermant un robinet à intervalles réguliers ».

Pas d'échappatoire à ce tonneau des Danaïdes qu'est la pensée humaine, si ce n'est tenter de le mettre en forme - par la littérature. Finalement, la leçon donnée par Mallarmé, quoiqu'en dise le texte lui-même, n'était pas si vaine…

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