
Grand classique du comic book indépendant, Locas est l'oeuvre de Jaimie Hernandez, publiée entre 1981 et 1996 dans les pages de Love & Rockets qu'il partageait avec son frère Beto (et qui a ressuscité récemment). A l'époque on n'avait jamais vu ça : si les premières pages comportent quelques éléments de science fiction, ils seront bien vite abandonnés au profit d'un univers bien plus réaliste. Locas est en fait sans doute la meilleure imitation de la vie jamais faite en cases. Les pages de Jaimie dans Love & Rockets étaient une chronique de la vie dans les banlieues latinos de Los Angeles, avec une gigantesque galerie de personnages en grande partie féminins. Locas rassemble une sélection de 700 pages se focalisant sur les deux personnages principaux, Maggie et Hopey, deux punkettes lesbiennes vaguement délinquantes qu'on suit sur une dizaine d'années. Elles se sépareront un temps et Maggie essaiera les hommes, partira sur la route avec sa tante catcheuse et passera son temps toujours plus ou moins paumée. Hopey elle galèrera à travers le pays avec une série de groupes de punk/hardcore.

Pour aborder ces sujets inédits dans les comics des années 80, les frères Hernandez ont développé un langage propre. Le simple fait de se passer de tout pavé narratif (du type "Pendant ce temps..." ou "Le lendemain") était un choix radical pour l'époque. Les transitions d'une scène à l'autre se font tout naturellement, parfois au milieu de la page. Plutôt qu'être une entité semi-indépendante comme dans beaucoup d'autres BD, la page est traitée comme une fenêtre devant laquelle passent les personnages. Beaucoup de choses se passent en arrière plan, voir en dehors de la page elle même. Sur la fin, cette technique est poussée jusqu'au bout, avec plusieurs scènes menées de front et des plans de coupe sans aucun rapport avec l'action principale. A une plus grande échelle, toute la BD est en fait constitué de cours chapitres qui ne se suivent pas forcément. Jaimie Hernandez fait preuve d'une générosité toute latine, d'un amour pour ses personnages et pour les petits moments ordinaires dans lesquels il trouve l'illumination. Le lien avec Gabriel Garcia Marquez est moins apparent que chez son frère, mais il est bien là. Jaimie Hernandez 2 volumes chez Le Seuil
Par Cédric Le Merrer Follow @GoldfishFight