
Nos amis critiques de cinéma ont fait un (trop) joli sort à La Belle personne de Christophe Honoré, au motif que c'était une "adaptation" contemporaine de La Princesse de Clèves, un film ultrasensible et (surtout) que l'actrice principale, la fille léa seydoux (quel talent de père en fille, affaires, arts, même combat) était sexydiaphane comme il fallait. Sans doute ont-ils été peu nombreux devant Arte, avant ou après la projection en salle, à se replonger dans le roman de Mme de La Fayette pour vérifier si cette idée d'adaptation tenait la route ou si ce n'était qu'un argument marketing comme un autre pour donner une tenue à cette sorte de navet blanc des beaux quartiers (se reporter sur ce point à l'intéressante colonne parue dans Libération et qui évoquait intelligemment la (ré)vision des "minorités" dans le film).
Quel point commun peut-on trouver entre ce film de collège (l'histoire d'amour entre un ténébreux professeur d'italien - aussi crédible que je le serai en professeur de technologie - et l'une de ses élèves) et un roman chef d'oeuvre paru en 1678 ? Personnellement, je ne vois pas ou alors pas grand chose qui soit à l'avantage du film. Si l'on reste à la surface des choses, les seuls points communs évidents (si l'on écarte le décalque malhabile de l'histoire qui font que... hum... Men in Black est une adaptation de... ) sont une sorte de préciosité et l'apparence gracile des protagonistes. Dans le roman, l'action se situe à la cour du roi Henri II, réputée pour réunir des aristocrates jeunes, très jeunes et particulièrement stylés. Dans le film d'Honoré, le tout est transposé dans un lycée des beaux quartiers de Paris où tout le monde est riche, à défaut d'être vraiment beau : bonjour l'ambition. Ce qui fait clocher avant tout ce projet d'adaptation en tant que tel, c'est avant tout les 420 ans qui nous séparent du cadre originel et l'évolution du coeur et des moeurs qui s'est produite entre temps. Là où le roman de Mme La Fayette faisait merveille, c'était dans la présentation d'un cadre moral strict et gentiment perturbé (terriblement perturbé) à l'intérieur du personnage central (la Princesse et ses fameux monologues intérieurs, premiers du genre avant le genre), par une passion naissante et jamais actualisée.
Chez Mme La Fayette, on sent, passée la phase introductive, assez pénible à lire aujourd'hui, trop longue, mais en soi assez fascinante, la société déployer ses règles et contenir les êtres comme un grand corset géant. Ce qui compte ici c'est le frémissement qui s'empare de l'héroïne, seize ans à peine, lorsqu'elle rencontre le Prince de Nemours alors qu'on l'a déjà "vendue" au Prince de Clèves. Chez Honoré, le contexte a changé : les coeurs et les corps sont libérés. Les protagonistes ont le droit de s'en servir comme il leur plaît, si bien que tout le dispositif de frustration, de containment du sentiment amoureux est non seulement désactivé mais ne peut espérer dégager la même force que dans le roman. Mme La Fayette qui, elle-même, choisit de situer son intrigue dans le propre passé de son époque (pour créer un décalage temporel), n'est pas dupe de l'évolution des moeurs. Les précieux ont gagné du terrain et l'afféterie menace déjà. Le libertinage est présent et incarné plus ou moins directement par le personnage de Nemours qui renonce, d'une certaine façon, à ses obligations envers la Couronne (l'Education Nationale dans le téléfilm) pour vivre sa passion (ou ne pas la vivre) avec la Princesse de Clèves. Il l'épie, la poursuit, se jette sur son chemin comme un mendiant sous une voiture. Ce voyeurisme naissant et un rien pervers peut être vu alors comme le comble de l'audace. A notre époque, il est tout bonnement incompréhensible et sans intérêt, incapable du moins de produire la même intensité. "Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu'il adorait, la voir sans qu'elle sût qu'il la voyait, et la voir tout occupée de choses qui avaient du rapport à lui et à la passion qu'elle lui cachait, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant."

Ce qui était novateur et haletant, dramatique et quasi insoutenable dans le roman, devient précieux (pour le coup) et affecté dans La Belle Personne, sorte de fantasme passéiste et bourgeois d'une impossibilité d'aimer qui tient plus désormais du caprice (la belle personne vous emmerde ou ne vous kiffe pas assez pour baiser avec vous) que de la réalité de son temps. L'autre changement décisif qui rend l'adaptation inopérante est évidemment l'apparition d'une nouvelle catégorie humaine : l'adolescent(e). Lorsque Mme de La Fayette écrit, il n'y a pas encore ce statut intermédiaire entre l'enfant et l'adulte qui, quatre siècles plus tard, change la donne. Dans la société contemporaine, on voit mal pourquoi (la société l'encourage), l'adolescence choisirait d'aller à l'encontre de son désir, dans la mesure où toute action, fut-elle scandaleuse ou idiote, issue de cet âge ingrat est immédiatement excusée et excusable, ou du moins imputable à cette appartenance générationnelle qui autorise les écarts. Là encore, le film se caractérise par son absence d'enjeu pour la belle Personne précisément. On peut considérer que le déport de risque se fait sur le personnage de Nemours (le professeur d'Italien) et par rapport à sa position. On répondra qu'on en a vu d'autres. L'amour est bien rendu impossible, à une époque individualiste, par une décision individuelle plus que par un système social : c'est ce qui fait la différence.
Pour conclure et pour revenir à notre question, le livre ou le film ?, il faut, encore une fois, donner l'avantage au livre, monument littéraire, premier roman parmi les premiers romans, chef d'oeuvre de retenue bouillonnante, contre un film terriblement "versaillais" et qui joue sur des situations qui n'existent plus de cette manière. Si la Princesse du film est aveugle, c'est parce qu'elle le veut -vaut- bien ou parce que son cinéaste l'est aussi. On ne peut pas faire un film aujourd'hui en tenant le monde à distance. Cela ne fonctionne tout simplement pas et ça compte pour du beurre.