L'idiot du village - Patrick Rambaud

30/03/2005 - 18h30
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Empreint de mélancolie, le dernier roman de Patrick Rambaud est une métaphore de la sénescence, une réflexion sur le vieillissement et les cycles de la vie. Par une chute surprenante et belle, Rambaud capture le lecteur dans un diminuendo émouvant, captivante déconstruction des choses et du langage.

La lecture d'un journal est toujours source d'étonnement. Pour le héros de Patrick Rambaud, à l'heure où s'ouvre le roman, elle s'avère carrément stupéfiante : son quotidien préféré lui présente l'actualité d'une journée de 1953 ! Les forces vietminh se replient au Laos, le RPF change de nom, la régie Renault s'efforce d'obtenir la reprise du travail à Boulogne-Billancourt. Le narrateur croit d'abord à un canular mais d'étranges événements finissent par le convaincre qu'il est devenu un voyageur du temps. Après de courtes incursions dans le Paris des années cinquante, le narrateur finit par être bel et bien transplanté au coeur de cette décennie où il vécut jadis enfant.

« En 1953 ? Dans mon enfance, rien n'a dû marquer cette année-là. J'ai de pauvres repères. Je portais des culottes courtes en jersey, avec des bretelles croisées dans le dos. Je prenais des boîtes en carton pour des navires, elles glissaient bien sur le parquet, et mes soldats de plomb, Assyriens et hussards mélangés, débarquaient sur les tapis pour s'emparer d'une commode façon Louis XV. J'étais protégé, le monde s'arrêtait aux limites de mon quartier ; j'avais quinze ans quand j'ai traversé la Seine pour découvrir la rive gauche. Quoi d'autre ? En hiver, je descendais en luge la rue Quentin-Bauchard ; derrière Saint Pierre-de-Chaillot, Monsieur Barrus vendait du boudin noir au mètre ; le lait se servait à la louche dans des bidons en fer-blanc ; le dimanche, je faisais signer ma carte de messe à la sacristie ; il y avait des rails de tramway entre les pavés de l'avenue Marceau ... »

Loin de sa femme, de son médecin, de ses amis et de ses préoccupations de quinquagénaire, il accepte bon an mal an son drôle de sort et refait sa vie comme plongeur dans un restaurant du quartier des Halles. Il dispose cependant d'une grosse avance sur ses nouveaux contemporains : il connaît les événements à l'avance. Embarqué dans cette aventure, le lecteur se prend au jeu et, au-delà des délectables reconstitutions de la France d'après-guerre, s'interroge tout à la fois sur ce que l'avenir peut réserver à un homme qui refait sa vie dans le passé, et sur les mécanismes susceptibles d'expliquer ces transports temporels. Confusion due à un état grippal ? Hallucinations liées à une nostalgie exacerbée ? Folie ? Manipulation ? Phénomène paranormal ?

Voila pour la trame. Par sa virtuosité, Rambaud développe sur cette base un récit introspectif bouleversant de sincérité et d'humilité, dans lequel se joue la vie intime d'un homme, son identité, son bonheur et sa justification. S'il connaît l'avenir, le narrateur ne sait guère ce qu'il doit faire de ce fragile pouvoir. On ne joue pas impunément avec les paradoxes temporels. Que faire, par exemple, pour empêcher la survenue d'un événement tragique dont on a la prescience ? Faut-il le faire ? Non ? Rester un observateur neutre, alors ? Même quand une petite fille est condamnée à mourir écrasée par une voiture, sous votre fenêtre ? Est-ce cela, vivre ? Se résigner à ne jamais infléchir le cours des choses, se savoir impuissant ? N'est-ce pas, au fond, notre maudit sort, sous nos protestations de liberté et de saine volonté ? Prisonniers du temps, ne le sommes-nous pas tous ? Mécontemporains ou mélancoliques, regrettant un temps qu'on n'aimait guère alors, subissant un présent qu'on sait préférable mais dont les travers nous exaspèrent, soucieux de mal vieillir ou de vivre mal, oubliant combien nous voulions grandir, quand nous étions enfants, mécontents de notre servitude. Jamais contents, en somme. Conscients de la médiocrité du réel comme des tromperies de la mémoire, cet inconfortable refuge.

« Le passé, proche ou lointain, n'est qu'une succession d'images fantasques et fardées, un tissu de légendes, des reconstitutions qui omettent l'essentiel : une certaine permanence de la dureté, la force accablante du présent »

Prisonnier du temps et de ses interrogations existentielles, le narrateur devient « l'idiot du village ». Un fantôme parmi les vivants. Celui qui dit des choses étranges et vit dans sa bulle, en marge, dans un conte fantastique écrit par lui-même. L'idiot du village est une fable sur la solitude et la mémoire. Le narrateur est seul pour comprendre son sort, donner un sens à son histoire et orienter son destin. Pris entre deux mondes, il peut au moins les comparer et mettre en perspective l'incertaine notion de progrès :

« Je ne m'habitue pas à la cinquantaine ; si j'ai évolué, si j'ai appris, je ne me suis jamais posé ni installé dans un rôle. Mes plaisirs et mes dégoûts demeurent. Je n'ai pas perdu mes cheveux ni mes dents, je ne suis pas devenu gras, les rides ne me ravagent pas, le lumbago m'épargne, mon coeur fonctionne sans ratés. Jambe-de-laine a quinze ans de moins et Monsieur Paul a mon âge ; ils ont déjà l'air vieux. L'époque le veut peut-être. Au milieu de la vie, les bourgeois d'alors se figent et les ouvriers s'épuisent; quelque chose de plus rugueux dans leurs existences les épaissit de bonne heure ; les hivers étaient plus froids, les destinées plus brèves. Nous autres, aux abords de l'an deux mille, contre toute attente, une infernale insécurité nous préserve. J'ai quitté un monde éclaté pour un monde conventionnel où la ronde des âges se respecte. Ces gens ont survécu à la peur, aux rutabagas, aux armées allemandes et aux bombardements américains. Ils sont marqués. »

Ni sa femme, ni ses parents, ni ses amis, ni ses compagnons de route, ni son médecin ne peuvent l'aider. Reste la nostalgie, comme une seconde vie, une vie revécue, en mieux, une projection onirique, pour retrouver les copains à la récré ou les rituels protecteurs du foyer, quand maman préparait le repas et que papa rentrait du travail en souriant, son journal sous le bras.

Cette escapade historique est donc aussi un retour à l'enfance, à l'état d'enfant. Une fois plongé dans le passé, qui résisterait à l'envie d'aller retrouver le gosse qu'il était ? Empreint de mélancolie, le roman apparaît comme une métaphore de la sénescence, une réflexion sur le vieillissement et les cycles de la vie. Les souvenirs anciens sont ceux qui résistent le mieux à l'érosion de nos facultés cognitives. Plus nous vieillissons, plus nous revenons à notre enfance. Au seuil de la démence et de la mort, les vieux attaqués par l'alzheimer ressemblent à des enfants, comme s'ils étaient revenus en arrière, au commencement. Sauf que la vie ne recommencera pas. A moins de croire au principe de l'âme éternelle… Patrick Rambaud joue avec le mythe platonicien dans une chute surprenante, d'une beauté proprement fantastique sur le plan narratif et stylistique, capturant le lecteur dans un diminuendo émouvant, une captivante déconstruction des choses et du langage. S'il est vrai que les âmes sont éternelles et que nos vies ne sont que réminiscences, alors il importe de saisir ce moment où nous devenons habités, ce léger tremblement intime par lequel nous nous transformons, devenant ce que nous voulons être, abandonnant ce que nous ne pouvons plus être, parce que nous mourrons, parce que nous devenons séniles, parce que nous redevenons des enfants. En toute innocence. Parce que tout ça c'est la même chose, quand on y pense.

Par Kzino
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