L'hyperréalisme français, Assayas et la loi de l'apéricube

06/07/2010 - 12h15
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L'hyperréalisme français, Assayas et la loi de l'apéricube

 

"Désolé, hein, j'ai pas de cacahuètes, il me manque deux ou trois courses mais j'ai ça.... Il se saisit d'une grosse poignée d'apéricubes qu'il fit glisser dans un gobelet vide pour les présenter à Denis, puis en prit une seconde poignée qu'il conserva dans le creux de sa main, puisant dedans sans discontinuer : il les ouvrait sans regarder, tirant avec adresse de ses gros doigts la petite ficelle rouge qui libérait les cubes de fromage fondu de leurs micro-emballages, qu'il jetait au fur et à mesure par terre. Il avait le dos tourné aux deux téléviseurs....."

 

Ce court extrait tiré du roman de Michka Assayas, , publié l'année dernière, est une excellente illustration de ce qu'on peut appeler dans le roman français l'hyper-réalisme. L'hyper-réalisme est une technique descriptive qui relève d'une façon générale de la tradition (française) du roman XIXème (Balzac en pointe, les Goncourt et quelques autres dont les descriptions sont fameuses) mâtinée d'un sens de la vie contemporaine et de sa banalité, revisités dans les années 90 par une approche satirique.

 

Le meilleur exemple de ce courant est bien sûr Houellebecq dont on ne cesse de parler (un peu trop) ces derniers temps, mais toute une école française était à l'oeuvre dans ce domaine allant de Jean Grégor à Olivier Adam. Le mouvement a repris les tours de l'école du XIXème après des années de flottement au dessus de la mêlée du roman (Nouveau Roman etc) mais en ayant conscience qu'une approche aussi réaliste et microscopique ne pouvait être détachée d'une forme de jugement, un poil dépréciatif, un poil hautain, contenu lui-même dans la posture du descripteur.

 

Adam, dont le succès ne s'est pas encore démenti, a rusé en s'achetant une conscience sociale et en devenant le romancier du réel, le romancier des petites gens (déprimées). Grégor accomplit une mue intéressante depuis ses , en proposant une dijonction avec ce réalisme de premier niveau par l'introduction du fantastique ou, comme dans , du sentimental. Il n'en reste pas moins que le roman français est le seul à considérer que l'ouverture d'un paquet d'apéricubes est susceptible d'éclairer la psychologie d'un personnage au point d'en faire 10 lignes (dans le meilleur des cas), une page ou plusieurs. L'hyper-réalisme houellebecquien, comme celui d'Assayas ici, s'accompagne souvent d'une liaison entre le petit fait vrai (l'apéricube) et la vie sexuelle des personnages. L

 

La suite de l'extrait cité (qui décrit un personnage secondaire un peu paumé et dégueulasse mais bon bougre) parle du sex-appeal d'une présentatrice télé que le personnage en question aimerait bien explorer. Si Assayas est le meilleur critique rock en activité du pays, son Solo déçoit un peu et n'a pas grand chose à nous dire : un critique rock célèbre y est pourchassé par une ancienne maîtresse d'origine russe qui vient lui réclamer 20 ans après 100 euros pour un avortement intervenue quelques mois après leur liaison passionnée. C'est assez mauvais mais tout à fait intéressant à lire si on est dans la cible du livre : homme, critique rock, et entre 30 et 40 ans. Ce qui est bien ici, c'est qu'Assayas donne avec ses apéricubes une parfaite illustration de ce qu'on peut faire avec parcimonie pour relier un geste quotidien à une psychologie (la brutalité, l'impolitesse). Ceux qui se demanderaient quelle est vraiment la spécificité française dans ce qui relève après tout du travail de base de l'écrivain (la revue de détails) pourront simplement se contenter de relire quelques lignes d'un roman américain pris au hasard : un Bret Easton Ellis par exemple.

 

Le roman américain, quand il abandonne le dévoilement psychologique par le dialogue (sa marque de fabrique) préférera au geste (l'ouverture d'apéricube) une attitude ou une posture, voire une action de mouvement. C'est le développement de Bateman sur Genesis ou le pas de danse, le duel de cartes de visite, ce genre de choses, une évocation corporelle. Il y a assez peu (même s'il y a des exceptions) de descriptions statiques du niveau de Houellebecq ou Assayas, une distance qui est rarement aussi platement objective et sèche, le narrateur étant la plupart du temps positionné différemment.  

 

Je ne me souviens plus très bien où mais je suis persuadé d'avoir lu au moins 2 ou 3 fois cette même description d'apéricube ce qui est suffisant pour en faire une sorte de loi romanesque français qui veut que l'apéricube fasse le (petit) homme. En ce qui concerne Assayas, on ne recommandera vraiment jamais assez son , régulièrement réédité et mis à jour.

 

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