
Avec , Jonathan Franzen ne sacrifie pas aux rites du genre autobiographique moderne : nostalgie brodée sur le mode ironique, références pop tous azimuts, ancrage générationnel explicite.
Jugez plutôt : le jeune Jonathan a été élevé dans le Missouri et parle peu des névrosés de la côte Est (ou Ouest), a fréquenté avec enthousiasme des clubs de scouts chrétiens, étudié l'allemand et nourrit une passion particulièrement diserte et vraiment passionnante pour l'ornithologie (si, si). N'étaient ses très belles pages sur Charlie Brown et Peanuts, le romancier ne nous adresserait quasiment aucun clin d'oeil.
Le pitch ? Alors qu'il visite une dernière fois la maison familiale promise à la vente, Franzen déroule ses souvenirs adolescents, premières émois sexuels, cavalcades débiles avec les potes, expérience de la honte familiale, etc...
Rien de bien original dans son propos, et pourtant, en six chapitres qui se lisent comme autant de brèves nouvelles, l'auteur des Corrections offre un livre particulièrement émouvant conçu comme un "pré-roman" : thèmes personnages et événements sont au rendez-vous sans que l'écrivain n'ait encore trouvé le liant qui en ferait une bonne grosse fiction agencée et rassurante.
Et c'est précisément cet aspect inabouti qui lui permet de sublimer la commune chronique des jours perdus en une réflexion autrement troublante sur l'intimité dévoilée. Sur ce qu'implique le fait de se dire et de ne pas y arriver. Franzen y est maladroit jusque dans la description de sa maladresse, de sa gaucherie.

Et fanfaronne nettement moins que dans son ouvrage précédent. Rétrospectivement, La zone d'inconfort éclaire d'ailleurs un fait qu'on peinait à identifier jusqu'ici dans : Franzen a un problème assez sérieux avec l'intimité, y compris celle de ses personnages, une sorte de psychorigidité littéraire partiellement masquée par une verve inouïe mais qui cache plus qu'elle ne révèle.
Car l'auteur ne manque ni d'inventivité ni de puissance d'évocation et a justement les défauts de ses qualités : érudit et ambitieux, il est régulièrement beaucoup trop bavard et Les Corrections pâtissait de ce que voulant à tout prix maîtriser totalement son ouvrage, il allait jusqu'à sacrifier inutilement certains personnages sur l'autel de ses pesantes démonstrations. On croyait lire un chirurgien méticuleux et on subissait finalement 700 pages de la prose d'un artificier surdoué.
Cette fois Franzen laisse intact ce qui résiste. Conscient qu'il y a ce que disent les mots et ce qu'ils cachent. Que la littérature a autant à voir avec le fait de dire que celui de taire. Dans la zone d'inconfort il n'y a pas de place pour le show.
On veut donc croire que l'auteur a moins échoué dans une entreprise autobiographique que réussi à créer une forme fidèle à ce qu'est toute histoire personnelle racontée : la quête nécessaire et forcément ratée du sens à travers la reconstitution hasardeuse de sa vie.Comme un ornithologue obsessionnel peut perdre la sienne à traquer dans les marais, un furtif canard siffleur qui se dérobera sans cesse à son regard.
Jonathan Franzen
Editions de l'Olivier
Par Daniel De Almeida Follow @dandealmeida